Vendredi 29 mars

Suite de l’étude d’un roman d’Agatha Christie, avec les quatrièmes Bulbizarre. Dans le plus pur style Montessori meets Poudlard and go se bourring la gueule with une dose de cours magistral, j’ai réparti les élèves en groupes d’enquêteurs. En fonction de leur niveau, de leurs affinités et de leurs goûts, chacun s’est vu échoir une tâche différente. Etablir un schéma de l’île sur laquelle évoluent les habitants, créer une fiche sur les propositions subordonnées complétives qui jonchent les pages, adapter une rencontre entre trois personnages en scène de théâtre. 

Je suis en gros, en train de faire le genre de cours qui nous est invariablement conseillé par nos supérieurs hiérarchiques : permettre aux élèves de s’entraider, intervenir un minimum, et différencier.

Ouais.

Sauf que ce cours “gendre idéal” a lieu dans une classe dont j’ai conquis l’intérêt de haute lutte, au troisième trimestre, et qui ne pourra être appliqué sur la durée. Parce que cette activité ne les intéresse – quasiment tous – que parce qu’elle est exceptionnelle, qu’ils le savent, qu’ils veulent en profiter. 

Mes pires semaines, depuis que je suis prof, ont systématiquement eu lieu lorsque, par nécessité, par paresse ou par fatigue, je ne variais pas le rythme des heures, je proposais peu d’inattendu. Et provoquer de l’inattendu demande énormément d’énergie. Surtout quand il sert à créer des savoirs stables et structurés. 

Ma réflexion pleine de profondeur et d’autosatisfaction est interrompue par une solide bordée de jurons : Kyle explique en terme choisi à Sharmista pourquoi il préférerait qu’elle évite de chourraver les réponses que son groupe a mis une bonne demi-heure et quelques litres de sueur à dégotter. Heureusement, je n’ai pas simultanément à expliquer à Hildegarde qu’une clé de bras n’est pas la meilleure façon d’avancer ses arguments quant à la nuance de coloris qu’elle souhaite pour le dossier de son équipe (mauve) : sa copine Luna – trois fois plus petite, vingt fois plus de force de persuasion que moi – y parvient très bien toute seule. L’incartade finie, tour le monde se remet gentiment au travail et, lorsque la sonnerie marque la fin de l’heure, je fais semblant de ne pas voir ceux qui glissent le livre dans leur cartable, alors que je leur ai demandé de le rendre : cela fait trois séances qu’il n’oublient pas de le ramener. 

J’aimerais sauvegarder ces cinquante-cinq minutes et les charger, le jour où, pour la première fois de ma vie, je serai inspecté.

Mais ça serait d’une hypocrisie terrible.

Car j’ai construit ce petit moment sur des heures toutes flinguées, des photocopies moches, des cours où j’ai trop parlé, des cours où ils ont trop parlé, des improvisations.

Et qui, finalement, me construise, nous construisent, tous autant que nous sommes, en tant qu’enseignants.

Et eux en tant qu’élèves.

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