
“Ça n’est pas parce que tu as une vie compliquée que tu peux emmerder les autres.”
Cette phrase est insupportable, elle ne quittera jamais mes lèvres. Et pourtant elle plane entre mes tempes, bien moins profonde que je m’attache à l’enfouir. Surtout aujourd’hui, alors que Lelio quitte son groupe pour aller s’allonger de tout son long sur trois chaises alignées et se met à ronfler de toutes ses forces. Lelio qui, me dira F., a d’énormes soucis pour dormir entre quatre murs en ce moment.
Aujourd’hui, comme chaque lundi, tutorat avec Arès, Arès que j’ai tellement surprotégé l’année dernière, Arès qui grandit, comme il peut, qui n’a jamais séché un de nos rendez-vous. Arès qui, pendant un moment de pause, à mots pressés, sans reprendre son souffle, me raconte sa famille. Son grand-père, érudit, qui lui racontait en avance les cours d’Histoire de primaire. Mort, son grand-père. Sa mère, avocate. Morte, sa mère. Sa grand-mère, oncologue à la retraite. “Elle est encore de ce monde.” me dit Arès, et je n’entends pas la désuétude, dans cette expression. Juste les mots d’un à peine adolescent, forcé, si tôt, de se disperser entre les morts et les vivants, accueilli dans une famille qui n’est pas à lui.
Lelio, comme je l’écrit dans mon rapport d’incident passe son temps, désormais, à nuire aux autres. Vole des affaires, insulte, tient tête. Et quand on le confronte, tout simplement, ignore. Tourne la tête, et ne répond pas, sans jamais cesser de sourire, de ce demi-sourire dégueulasse, figé. Qui me permet de distinguer, aussi, les cernes qu’il a sous les yeux ? Appeler sa mère, qui lui flanquera une énième torgnole ? Pour quoi faire ? En parler à Cheffe ? Il n’a – encore – rien fait qui mérite de graves sanctions disciplinaires. Alerter l’assistante sociale ? Elle sait déjà, mais sa magie se tisse au long cours, elle ne peut arranger en un claquement de doigt ce qui a été abîmé en des années.
“Ce n’est pas parce que tu as une vie compliquée que tu peux emmerder les autres.”
Je fais en sorte que Lelio foute la paix à Ayana. Qui, comme chaque matin, n’est pas en forme. Parce qu’Ayana se lève très très tôt pour amener ses frères et sœurs à l’école. Après leur avoir préparé leur petit déjeuner et fait leurs sacs, mais sans avoir pris le temps de se laver.
Ayana carbure à 17 de moyenne, lit des mangas et rigole quand je propose des activités qui lui plaisent. Mais Ayana dont les yeux perpétuellement explosés ont l’éclat de ceux d’une femme de cinquante ans.
Je brûle du temps à contenir Lelio, alors que j’aimerais faire de ce temps de l’or, le transmuter à aider Ayana, Arès et tant d’autres. Et je me hais de ça, de préférer certaines tristesses, certaines misères à d’autres.
Je m’en veux de laisser cet extérieur colorer à ce point ma perception des élèves, je me dis que ça va à l’encontre de ce qu’on m’a enseigné.
Et juste après je vomis ce qu’on m’a enseigné. Parce qu’ici, en REP+ à Ylisse, ce n’est pas possible, de faire abstraction de ça. Et ailleurs non plus, très probablement. On ne cesse de tenir en respects les dragons de nos élèves sans jamais les regarder de face. Parce que nous sommes des enseignants, pas des paladins, il faut le dire, le répéter, le graver au fer rouge.
“C’est pas parce que tu as une vie compliquée que tu peux emmerder les autres.”
Je me mords les lèvres pour refouler l’impardonnable. Et je me rends compte que ce n’est pas le côté odieux de la phrase qui m’empêche de la prononcer.
C’est avant tout parce qu’en acceptant d’être prof, j’ai aussi accepté, comme tous mes collègues, et sans m’en rendre compte, d’être une minuscule parcelle du mur qui tente, parfois bien, parfois mal, de créer un tout petit sanctuaire pour ces futurs adultes. Quitte à sauter de tristesses en paradoxes, l’un après l’autre.
Et, pour le moment, à ne pas baisser les bras.