Mercredi 3 avril

Tiens, il faut quand même que je te raconte quand les troisièmes Glee sont allés à l’Élysée. Oui, l’endroit où c’est-y qu’il y a le Président de la République, pas le café ou l’avenue.
Mais qu’allait-on y faire, par le tentacule gauche de Cthulhu ? Ben figure-toi qu’on y a été invité, dis donc. Par carton d’invitation et tout et tout. Et pour assister à un concert qui plus est. Ne soyons pas – tout de suite – médisants : permettre à des collégiens de venir assister à un concert dans le palais présidentiel, c’est plutôt sympa. Nous voilà donc, Monsieur Vivi, Y. et moi aux commandes d’une bande d’ados survoltés, prêts à nous lancer à l’assaut de Paris.
17h15 : J’ai terminé le boulot à 12h, j’attends donc depuis 5 heures, j’ai corrigé 200 copies et bu à peu près autant de cafés. Ma tachycardie et moi nous dirigeons donc vers le petit groupe d’élèves qui s’abrite de la pluie, devant le bus chargé de nous transporter.
Il faut reconnaître qu’ils ont joué le jeu, au niveau vestimentaire : les garçons ont passé une chemise et troqué leur pantalon de jogging contre un jean, et ont pensé à se peigner. Mention spéciale à Tir qui, tranquillou billou, n’est pas venu en cours le matin pour cause de rendez-vous chez le coiffeur. On a son sens des priorités.
Les filles, elles, mettent le game à un tout autre niveau : coiffures, bijoux, robes, le tout dans un épais brouillard de parfum. Soit les fosses nasales s’atrophient à l’adolescence, soit il est urgent que les mômes révisent la différence entre millilitres et hectolitres.
J’ai également le droit à mon petit compliment : “Monsieur vous êtes classe, vous êtes retourné chez vous vous changer ?
– Non, j’ai rentré ma chemise dans mon pantalon.
– Ouaaaaaah, comment ça rend bien, c’est TROP une super idée !”
Et voilà comment on fait entrer des adolescents dans le monde de l’élégance, je suis persuadé que Lagarfeld approuve, de là où il est.
17h30 : Les mômes s’entassent dans le bus. Il y a des choses qui ne varient jamais : ils sont trente dans un véhicule de soixante-dix places, tout le monde se colle au fond, ce qui donne un côté cordon sanitaire assez particulier entre enfants et adultes. Nous commençons à vérifier, avec Y., les papiers d’identité. Et bien entendu, il y a Léandre qui est monté, pensant que sa carte vitale et son passeport, c’était grosso modo la même chose, ce qui le force à redescendre du véhicule et regagner son domicile pour y retrouver ses papiers, tandis que nous demandons gentiment au chauffeur s’il peut patienter un peu. Ses lèvres s’étirent de deux millimètres, je prends ça pour un oui.
17h40 : Nous finissons de donner les consignes aux élèves (qui pourraient être résumés par un “s’il vous plaaaaaaît ne nous faites pas honte ne nous faites pas honte ne. Nous. Faites. Pas. Honte”, pour le coup, on est moyennement école de la confiance) qui ont déjà envoyés à leurs proches l’équivalent de Guerre et Paix en volume de Snaps, nous menaçons de confisquer la bouffe qu’ils ont embarquée et de l’envoyer à l’Armée du Salut qui pourraient bien tenir trois mois avec.
Léandre arrive, après avoir battu à peu près tous les records de vitesse et de saut de haie connus – et enfreint l’intégralité des recommandations faites aux piétons – et s’effondre sur un siège. Nous sommes partis.
18h20 : Le voyage se passe sans incident majeur et je constate avec attendrissement que les Glee jouent à une version téléphone mobile des “Loups-Garous de Thiercelleux”. Je me rengorge sottement en signalant à Y. et Monsieur Vivi qu’avec cette classe, en ce moment, j’étudie l’argumentation, et que ça va sûrement leur servir durant la phase où ils tentent de deviner qui sont les loups-garous.
La réalité se charge bien évidemment de me botter les fesses quand les débats se règlent par un simple principe : celui qui crie “LUI C’EST UN LOUP-GAROU !” le plus fort gagne. Sauf si c’est Sharmista, auquel cas sa pote lui tire sur ses boucles d’oreille de trente-cinq centimètres, elle crie et se tait, vexée.
18h40 : Nous voici devant l’incarnation en briques et en mortiers des Ors de la République Française, j’ai nommé l’Élysée. Il ne m’est pas immédiatement loisible de profiter du spectacle, car je couve d’un oeil inquiet Zanthia qui a opté pour des talons. Ce doit être la deuxième fois de sa vie qu’elle en porte, ils sont trois pointures trop grands, ce qui lui confère une démarche assez particulière, à mi-chemin entre Bambi, deux heures après sa naissance et un échassier.
Dans l’ensemble, il y a quelque chose de très marrant et de touchant avec les chaussures Surtout pour les garçons. Soit ils ont piqué les chaussures cirés de leurs darons, auquel cas ils traînent des godasses pas du tout à leur taille, soit ils ont gardé leurs baskets habituelles, semelles ruinées et lacets fluo, qui semblent presque palpiter sous le pantalon de costard.
Mais je ne me laisse pas entraîner dans un spleen cordonnier, les cris de ravissements de Glee sont un excellent remède à la nostalgie, voir à la réflexion tout court.
“Monsieeeeeur c’est là qu’il y avait l’équipe de France !”
“Vous avez vu, ça c’est de la cour, on ne pourrait pas avoir quelque chose comme ça au collège ?”
“Oh, j’ai vu, ça, dans Assassin’s Creed, il y avait une mission où il fallait TUER UN MEMBRE DU GOUVERNEMENT !”
Je me mets à chanter à tue-tête la Cucaracha pour couvrir cette dernière réplique, espérant très fort que les snipers présidentiaux soient en pause-clope.
19h00 : Intérieur de l’Élysée. Certes, je suis techniquement en train de bosser, mais c’est quand même plutôt chouette de pouvoir visiter les lieux sans avoir à attendre les journées du patrimoine et se carrer une file d’attente. Donc je glousse (oui, quand je suis un peu satisfait je glousse, c’est génétique et très gênant).
Les gamins, eux, ont dégainé leurs téléphones et mitraillent consciencieusement le moindre centimètre carré, à commencer par les immenses miroirs. Enfin un reflet à la mesure d’un ego adolescent.
“Monsieur, sur l’invitation il était écrit “tenue de ville”, là ils sont en tenue de soirée.” balbutie Irina. Je souris. Différence de tenue, différence de vocabulaire, différence de milieux. “Et pourtant, tout ce monde se fréquente et trouve ça totalement normal.” rigole Monsieur Vivi.
C’est vrai. Les troisièmes Glee a l’Élysée c’est exceptionnel mais pas incongru. Ils ont leur place dans ce milieu, beaucoup plus que d’autres enfants de milieux différents. Je pose cette observation ici, parce que je ne sais qu’en faire, et je ne me l’explique pas. Et puis surtout, je suis en train de chercher où nous sommes placés.
19h30 : Moment assez croquignole lorsque Brigitte Macron ouvre la soirée. Les Glee semblent pris entre deux feux, hésitant entre hurler “Brigiiiiiiitte !” et parfaitement conscients du fait que le faire les vouera à la honte, l’opprobre, et peut-être même deux heures de colle. Il y a juste Tir qui porte une attention toute relative à l’oratrice, beaucoup plus intéressé par le placement des instruments de musique, et Rina, dont je croise le regard, et qui me lance un sourire en coin. J’ignore si son détachement habituel est, ce soir, sincère ou feint. Mais elle a elle aussi le droit à son moment de gloire, et je choisis de lui retourner son expression ironique.
Après il y a de la musique. C’est très beau, et, évidemment, c’est bien au-delà de mes mots.
21h : Fin du concert et séance photo avec le couple présidentiel. C’est d’une efficacité redoutable, en 1mn30, notre groupe est passé, a échangé quelques mots avec le dirigeant français, et s’est fait mitraillé. Quatre gamines hystériques me sautent dessus : “MONSIEEEEEEEEEEEEEEEUR ON A EU UNE CONVERSATION AVEC LUIIIIIIIIIII !”
Un démon pervers me pousse à leur signaler que balbutier trois fois “oui” n’équivaut pas vraiment à une conversation, je lui fous une baffe et leur souris. Elles sont heureuses, garderont ce souvenir comme une médaille : ça brille et on ne la porte que très rarement. Alors pourquoi pas.
21h15 : L’échec cuisant et attendu de la soirée reste bien entendu le buffet : malgré les mises en gardes multiples de Y. et de Monsieur Vivi, les mômes se ruent dessus comme des Stormtroopers sur des tirs de rebelles, et commencent à se confectionner des sandwich pain-fromage-fraises-tagada-tomate-cerise-dragibus que j’envisage sérieusement de soumettre au musée Georges Pompidou pour exposition.
Les élèves commentent à loisir la soirée – et beaucoup le concert, ça fait plaisir – en me postillonnant copieusement leur bouffe dans la gueule. Un verre d’Ice tea à la main pour me donner une contenance Eco +, je hoche la tête.
22h : Départ et dernière photo. Je dis au revoir au groupe.
“Vous habitez ici, monsieur ?” me demande une gamine, incrédule. Il y a dans sa voix tout ce qu’ils se sont pris de beau, de superficiel, d’important et de dérisoire.
Je hoche la tête. Et Monsieur Samovar repart vers les lumières de cet endroit à n’y rien comprendre.