Samedi 6 avril

“Eh ben si c’est comme ça, je fais plus rien !”

Rafik fronce les sourcils devant ma troisième remarque en huit minutes (il faut dire que j’ai des idées assez vieux jeu quant au fait qu’on sorte une briquette de Capri Sun en cours), prend son cahier, le fourre dans son sac et croise les bras sur sa table.*

Je déteste cette situation. Elle fait partie des nombreuses que je ne sais pas gérer et sur laquelle je n’ai absolument pas progressé en dix ans : je ne parviens pas à expliquer au môme qui met cette menace à exécution qu’il se punit davantage que moi.

Et, paradoxalement, il va donc parvenir à me perturber.

Me perturber, car je me retrouve confronté à l’éternel problème : celui de l’affect. Ce n’est pas un secret : si, depuis deux ou trois ans, les choses se passent à peu près correctement à Ylisse, c’est parce que je suis parvenu à gagner la confiance des élèves. En écoutant les collègues, en observant les classes, en remettant ce que je faisais en question. Ça ne fonctionne pas 100% du temps, mais disons que, désormais, je sais. Sauf classe particulièrement hostile, je parviens à peu près à convaincre les élèves que ça peut valoir le coup de m’écouter. Parce que – et là encore, ça dépendra de l’audience – je suis rigoureux, surprenant, à l’écoute…

Mais le problème reste le même : à chaque fois, ils acceptent de bosser parce que j’ai servi de médiateur entre eux et leurs connaissances. Rares sont ceux qui voient en moi – et, je suppose, en le reste de leurs enseignants – une ressource, un allié, ou même un moyen pour les plus cyniques d’atteindre leurs objectifs.
Alors oui, ça a un côté très gratifiant, les relations que j’entretiens avec les classes, même les plus difficiles, sont absolument passionnantes. Mais d’un autre côté, il suffit d’un conflit, d’une grosse dispute, ou d’un Capri Sun mal placé pour faire décrocher quasi-instantanément les gamins un peu en déséquilibre.

Je n’y parviens toujours pas. Problème d’ego, problème de rapport à l’école, problème culturel. On revient toujours à ce qui, à Ylisse, semble relever de l’utopie : “tu apprends pour toi”.

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