
Rahal m’a remis sa lettre de demande d’entrée en internat, pour l’année prochaine, pour que je la corrige. Deux paragraphes, d’inégale longueur : le premier, résumant son envie d’entrer dans la filière de construction navale. Le second, expliquant ce besoin d’intégrer un lieu consacré aux études : “il me faut un cadre”. Et puis, de plus en plus longues, les phrases débordent : les horaires démentiels des parents, la solitude, le soir, la famille qui s’agrandit, l’impression de ne plus trouver sa place.
Je biffe froidement les phrases traduisant la plus grande urgence humaine : paradoxe immense. Ce sont elles qui feraient obstacle à l’envie de Rahal de partir. Et, à nouveau, je prends un moment pour discuter avec lui. Et l’oriente vers l’assistante sociale. J’ignore si, à nouveau, il ressent cet impérieux besoin de manipuler les adultes, ou si son envie est sincère, mais une chose est sûre : il demande à l’école de se pencher sur sa vie, sur son mental. Là où tant d’élèves nous maintiennent à distance, Rahal nous appelle désormais, puissamment. Et de me demander si nous serons à la hauteur.
Même question pour Larry, qui m’appelle, entre deux questions sur un poème. Presque honteux, il me tend une lettre. Son dossier MDPH est incomplet, le délai est largement dépassé, il n’aura le droit à aucun aménagement pour le brevet : Larry dont l’écriture sans ordinateur est aux limites du compréhensible.
“Vous en avez parlé avec l’infirmière scolaire ?
– Non, j’ose pas… Je… J’ai dû faire une bêtise ? J’ai fait quoi, monsieur ?”
Je retourne la lettre entre mes doigts, Larry attend un soulagement de ma part. Son prof de français, même pas principal.
“Il faut en parler aux adultes qui peuvent vous aider, Larry. Je ne vais pas vous dire des mensonges pour vous rassurer. Allez voir l’infirmière, la principale ou votre professeur principal. Eux ont plus de cartes en main.”
Il hoche la tête. Forcément un peu déçu. Je suis l’un de ceux qui l’ont poussé aux fesses pour qu’il complète ce foutu dossier, et suis désormais incapable le porter jusqu’au bout.
Et je finis cette journée, comme toujours, appui instable pour ces gamins qui poussent comme ils peuvent.