
Et aujourd’hui, les troisièmes Glee m’offrent une séance royale.
Depuis quelques semaines, ce n’était pas trop ça, à tel point que j’ai fini par le faire sèchement remarquer à cette classe, pourtant plutôt bon enfant et bienveillante face aux enseignants. “Mais être gentils n’est pas une fin en soi : c’est un bonus, quand on est élève, finis-je par balancer, face aux retards, aux devoirs non rendus et à l’éternelle désinvolture adolescente.”
Je n’ai pas élevé la voix, mais je vois dans leur regard qu’ils sont piqués dans leur orgueil. Ils se mettent donc en ordre de bataille : je suis arrivé avec sous le bras le poème “Melancholia” de Victor Hugo, auquel je souhaite qu’ils se confrontent un peu. En trente minutes, le poème est lu, compris, analysé. Ils dépiautent les mots avec autant d’aisance qu’Uma Thurman dépiaute des bonshommes dans Kill Bill, et me servent les arguments du père Hugo contre le travail des enfants en bon ordre.
Et lorsque je passe la troisième en les lançant sur la rédaction d’un texte argumentatif, ils grattent tous de bons gros paragraphes, enrichis en réflexion bio, et saupoudrés de connecteurs logiques s’il vous plaît.
Ils sont une des rares classes sur lesquels on peut jouer sur ce levier : celui de la fierté.
Je pousse donc mon avantage, en prenant une bonne partie de mon cours de deux heures pour leur faire lire le texte intégral de leur spectacle de fin d’année, à leur disposition depuis deux mois, mais sur lequel la grande majorité ne s’est pas encore penchée.
L’intrigue, comme le texte – écrit en grande partie par eux – est nettement plus adulte que dans leurs spectacles précédents. C’est aussi pour cela, qu’ils n’ont pas osé s’y frotté seuls. Et là, dans cette salle dans laquelle nous avons mis les tables en rond, un silence profond, grave et un peu ému s’installe.
“C’est plein de grandes choses subtiles.” souffle Tir à la fin de la lecture.
Ils se répartissent les rôles équitablement, sans le moindre conflit. Et il faut se rendre à l’évidence : leur distribution est quasi-irréprochable.
Ils quittent la salle au bout de deux heures, durant lesquelles j’ai plus avancé qu’après les cinq de la semaine dernière.
“Vous n’êtes plus déçus, dites ? me demande Estrella en partant.
– Ça vous inquiète ?
– Beaucoup, avec vous.”
Elle est une gamine de quatorze ans, et une élève, je ne lui parlerai jamais de ma peur panique de décevoir.
Et de ce frisson que j’ai en la rassurant d’un sourire : si nombre de parents transmettent leurs fragilités à leurs enfants, j’espère qu’il n’en n’est pas de même avec les profs.