Jeudi 11 avril

“Monsieur, on aurait dit que vous faisiez son procès.”

Je tourne vers le visage amène de Vlad un regard que ne soutiendrait pas l’œil de Sauron, mais qui ne provoque chez le jovial ado qu’un grand sourire, qui semble être son mode d’expression privilégié. Derrière moi, Roog sort de classe, épaules basses.

“Ce n’est pas très poli d’écouter aux portes, Vlad.
– Je m’inquiétais pour lui, quand vous êtes vraiment en colère, vous êtes vraiment…”

Il agite la main et, devant mon expression qui atteint le zéro absolu sur l’échelle du “j’ai envie d’en rigoler”, adopte une astucieuse manœuvre en crabe pour s’éloigner de moi sans me tourner le dos, des fois que ma rancœur me donne envie de lui lancer un poignard entre les omoplates.

Ouais. Il avait pas tort, c’était un procès.

“Vous êtes bien gentil à venir me déverser votre histoire, Roog, mais si c’est pour venir me chier un 8/20 au brevet blanc comme la dernière fois, je ne vois pas l’intérêt.”

Nous sommes quelques minutes plus tôt. J’ai retenu le môme pour régler deux-trois trucs, en particulier sa propension à arriver en cours en clamant haut et fort (Acte III, scène 4), “Madame O. elle m’a couru après, elle veut ma mort !” *rires gras de ses camarades*.

Nouvel élan de frustration. Nous approchons gentiment la fin de l’année, et Roog reste exactement comme je l’ai connu au moi de septembre : drôle, fin, charismatique, beau, cultivé.

Et dans le refus total de partager cette culture avec ses professeurs, en tant qu’élève.

Et capable, sur un coup de tête, d’utiliser sa finesse pour nuire ou humilier.

Ce n’est pas qu’il ne peut pas. Il a montré à multiples reprises, à l’écrit comme à l’oral, qu’il comprend et maîtrise les codes précis du collège. Seulement Roog estime que tout ça n’en vaut pas la peine, est en-dessous de ce qu’il est capable de faire, et qu’il s’y mettra quand il le voudra. Je ne déduis pas, je cite ce qu’il m’a dit. Lors de nos trop nombreux entretiens. Que j’ai essayé de mener avec douceur, compréhension, fermeté, empathie, rigueur… Tous les adjectifs du petit prof éclairé y sont passés.

Et rien.

Un gamin toujours aussi éveillé en cours de français, et dans quelques autres, qui ont l’heur de lui plaire, et infect dans d’autres. Et des résultats médiocres, qui lui barrent désormais l’accès à ses ambitions.

Alors je me déteste de faire ça mais, en m’appliquant à réagir de façon neutre, sans laisser affleurer le moindre soupçon d’orgueil blessé, je coupe les vannes.
Il n’y aura plus de complicité dans les échanges, de référence à une culture commune. Plus de titres d’œuvres échangés à la fin d’une heure de cours ou de plaisanteries à demi-mots. Redevenir le prof le plus basique du monde. Qui n’a aucune raison de se dégeler, tant que l’élève en face de lui ne lui a pas fourni la base : se comporter, justement, en élève. Et non pas en aristocrate, se permettant de traiter adultes comme adolescents en jouet, lorsque l’envie lui en prend.

“Vous êtes bien gentil à venir me déverser votre histoire, Roog, mais si
c’est pour venir me chier un 8/20 au brevet blanc comme la dernière
fois, je ne vois pas l’intérêt.” 

Évidemment, le relâchement de langage indique qu’une limite a été dépassée. Il le sait, arrête de sourire, baisse la tête. Je voudrais le secouer, lui expliquer qu’il n’a pas compris le plus important : il ne suffit pas d’être.

Il faut faire. Rien d’autre n’importe.

Et aujourd’hui, j’ai cent fois plus d’estime pour Vlad, laborieux dans ses phrases, perdu dans son écrit, qui m’a sorti un texte argumentatif tout pété, bourré d’erreurs et de promesse, que pour Roog, qui a déroulé ses arguments en papotant avec son voisin et a refusé d’en écrire une ligne.

Je n’aimerais pas finir l’année sur cette froideur d’iceberg, surtout s’il s’agit de ma dernière année à Ylisse.
Mais là, aussi, on s’en fout de ce que j’aimerais.

Parce que si j’exige avant tout de mes élèves qu’ils jouent le jeu selon les règles, je me dois de les respecter aussi.

Et ma seule façon de gagner, c’est de les aider à réussir. Tout le reste, c’est du bonus. Tout simplement.

Mais parfois, on oublie.

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