Mardi 23 avril

C’est comme ça : comme dans toutes les professions, quand on est enseignant, il y a des trucs dans lesquels on est bon, et d’autres totalement nul. 

Me concernant, c’est la correction des copies, devant les élèves. Il n’y a rien à faire, je n’arrive pas à rendre ça un minimum pertinent. Ou alors il faut que j’y passe des heures, à identifier les erreurs des élèves, les catégoriser, préparer des exercices personnalisés, et constituer des groupes dont je sais qu’ils bosseront ensemble (donc, à tout hasard, pas Rahal, Roog et Freed, dont je sais qu’ils passeront l’heure à discuter de leur week-end ou de ce qu’ils comptent faire subir aujourd’hui à un prof désigné au hasard, dans la plus pure tradition des sacrifices sataniques). Mais j’avoue que j’ai souvent du mal à me motiver pour bosser ainsi, surtout après être sortie d’un paquet de copies les yeux explosés, la mine triste et les joues blêmes, bambino bambino.

Du coup, je termine la plupart du temps par une correction générale devant la classe – on dit “dialoguée” dans les IUFM qu’on a appelé les ESPE et qu’on appelle maintenant les INSP – et ça donne généralement cela :

MONSIEUR SAMOVAR : Alors, maintenant que vous avez vos copies, ceux qui ont la place, vous écrivez à la suite, ceux qui ne l’ont pas, vous prenez une feuille.

RINA : Monsieur, on est obligé de prendre la correction ? J’ai eu 19,75/20…

MONSIEUR SAMOVAR : Oui, ben vous êtes la seule à avoir eu plus de 12, et c’est pas très très gentil de venir pavoiser comme ça. Tiens, lisez donc Le rouge et le noir

RINA : Je l’ai déjà lu. Deux fois.

MONSIEUR SAMOVAR : Madame Bovary ? Une Vie ? Les infortunes de la vertu ? Rina enfin ! Tiens, Le théâtre et son double, hin hin, j’y ai jamais rien compris, ça vous fera les pieds. Donc, le reste normalement constitué de la classe. Question 1, quand on vous demande… Oui Flik ?

FLIK : On corrige en vert ?

MONSIEUR SAMOVAR : Flik, vous êtes en troisième, la correction est pour vous, vous corrigez dans la couleur qui vous PLAÎT. Donc question 1 : Où se la scène se passe-t-elle ? Oui Rahal ?

RAHAL : On corrige même si on a bon ?

MONSIEUR SAMOVAR : J’ai déjà répondu à cette question plusieurs fois et…

ROSE : MONSIEEEEEEEUR ! Vous m’avez oublié 0,25 POINT ! Ça se fait trop pas !

MONSIEUR SAMOVAR : Oui euh… Recomptez-moi ça et venez me voir pendant la récréation pour qu’on vérifie looooonguement ensemble (Technique ancestrale : ils ne restent jamais à la récréation). Bon, est-ce qu’on pourrait avancer. Alors, où la scène se passe-t-elle ?

HASSIM : Dans une école.

MONSIEUR SAMOVAR : Non, c’était un piège. Et normalement, je vous l’ai indiqué comme faux.

HASSIM : Oui. Vous vous êtes trompé, c’est bien dans une école.

MONSIEUR SAMOVAR : Non, comme je vous l’ai dit, c’est un piège…

HASSIM : … et vous êtes tombé dedans, monsieur, faut faire plus attention !

MONSIEUR SAMOVAR : NON. Je… euh… Où on en est ?

ROOG : Question 1, monsieur. Va falloir avancer un peu là, on est pas super efficaces…. Pourquoi vous êtes tout rouge ?

MONSIEUR SAMOVAR : *nepaslétranglernepaslétrangler* BON. Ce qu’on va faire c’est qu’on va demander à quelqu’un qui a eu bon de venir écrire sa réponse au tabl…. NON HASSIM PAS VOUS C’EST PAS DANS UNE ÉCOLE ! Leïa ? Vous voulez bien ? Merci. Qu’est-ce que vous écrivez ? Une proposition subordonnée relative… Non, je ne pense pas que l’histoire se passe dans une proposition subordonnée relative.

LEIA : Mais j’ai eu bon ! Regardez, question 1 !

MONSIEUR SAMOVAR : Ça, c’était le devoir d’il y a deux mois mon adorable petit choubidou…

LEIA : Mais on corrige quoi, là, du coup.

MONSIEUR SAMOVAR : *sanglot*

SAMY : MONSIEEEEEEUR, Frieda elle m’a piqué mon ordinateur portable !

FRIEDA : Wesh vas-y, sois pas une balance non plus, il est où le wifi, sur ton truc ?

MONSIEUR SAMOVAR : Frieda, merci de rendre son ordinateur et outil de travail à votre camarade avant que j’oublie ce que signifie le terme “éthique professionnelle.” Pourquoi vous rigolez ? ROOG QU’EST-CE QUE VOUS FAITES AU TABLEAU ?

ROOG : Ben je note tout ce que vous dites monsieur, c’est pas la correction du devoir ?

Le seul point positif, ça a été la fin de l’heure, où Rina est gentiment venue m’apporter une copie double : “C’est pour vous monsieur. Je vous ai résumé Le théâtre et son double, et j’ai expliqué les mots compliqués.”

Et c’est comme ça à. Chaque. Fois.

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