
“Monsieur, vous savez ce que c’est, un diariste ?”
Je lève les yeux sur Roog qui m’a posé la question dans le plus grand des calmes, tandis que ses camarades planchent encore sur l’interro que je leur ai donnée. Son bureau fait face au mien, et j’aperçois sa copie, placée sur un coin, retournée. Je la désigne du menton et chuchote :
“Vous avez essayé ?
– Vous savez ce que c’est ?
– Oui, il s’agit d’une personne qui tient un journal. Et si vous essayez de répondre à au moins trois questions, je vous demanderai pourquoi vous me posez la question.”
Il relève la tête au bout de quelques minutes. Il rédigé une quinzaine de lignes. Je soupire et reprends notre conversation à trois décibels et demi :
“Pourquoi cette question ?
– Non, comme ça.
– Roog, en général, un journal, ça n’est pas fait pour être lu par d’autres personnes.
– Je sais. Mais je veux dire…“
Il se met à se tortiller sur sa chaise. Je pense que l’une des raisons pour lesquelles le courant passe bien avec ce gamin est que j’ai la réflexion aussi tordue que lui.
“Ah, je vois. Vous avez vu Lila me montrer une planche du manga qu’elle dessine et vous aimeriez, vous, me faire lire quelque chose que vous écrivez.
– Maaaaaaais euh nooooooon !
– Wesh, tais-toi, on bosse, nous ! lui balance une Olivia chonchon rapport au fait qu’elle n’arrive plus à se rappeler du conditionnel passé.”
Le môme hausse les épaules et, après un moment, finit par hocher la tête en me regardant. Je lui réponds d’un sourire. Quand on est prof, on a souvent tendance à vouloir épiloguer.
J’ignore si Roog me fera finalement lire l’une de ses productions. Mais, malgré l’attachement que je lui porte, je n’aurais pas soupçonné qu’il écrivait.
Ils sont nombreux, tous les ans plus nombreux que ce que je soupçonne, ceux qui dessinent, jouent d’un instrument, écrivent ou dansent. Les premières années, j’ai toujours considéré qu’il était de notre devoir d’enseignant d’en savoir le plus possible sur la vie artistique de nos élèves, et de les mener le plus loin possible.
J’en suis revenu : le rapport des mômes à l’art est aussi varié que leurs personnalités. Pour certains, elle est un domaine absolument privé, qu’ils laissent parfois affleurer, sans désir d’en parler. Pour d’autres, il s’agit d’un sanctuaire interdit aux adultes, plus encore aux enseignants.
Et, parfois, quelques-uns nous demandent notre avis. C’est un moment délicat, et précieux. Qui rappelle à l’envi que cette génération, quelle que soit le milieux sociale dont elle est issue, n’est pas moins sensible à tout ce qui, adolescent, nous a fait vibrer. Les mots continuent de s’aligner, les couleurs de se mêler et les notes de percer.
Inlassablement.