
J’entame une journée qui, normalement, ressemble à ça :
Deux cours
I I
Plein de rien
I I
La grosse réunion d’orientation des troisièmes.
Le genre de journée qu’on s’attend à être assez détendax, pleines de copies corrigées, de mauvais café et de blagues entre collègues.
Ce qu’il y a de cool, avec les journées à Ylisse, c’est qu’elles prennent toujours un malin plaisir à prendre tes pronostiques, en faire un origami et passer l’origami dans une cuve d’acide chlorhydrique.
Les deux premières heures se passent plutôt bien. Mes deux classes de quatrième se métamorphosent petit à petit en futures troisièmes. Il n’est plus nécessaire de systématiquement faire appel à un mélange étrange de séduction, de rigueur, d’intransigeance et d’humour pour obtenir leur attention. Ils acceptent tout bêtement les activités parce qu’ils commencent à avoir une larme de confiance en le collège. Après trois ans, ce n’est pas dommage. Et puis Hildegarde est en forme, ce qui occasionne deux-trois fous-rire.
Ma matinée de cours est terminée. En effet, les troisièmes Glee, que je devais avoir durant deux heures, sont en concert, accompagnés des quatrièmes, avec l’orchestre de la Police, en visite entre nos murs pour une raison qui m’échappe. Je descends donc en salle polyvalente, après avoir averti les collègues de la salle des profs que je reviens tout de suite.
Et là, je bascule dans le monde de Monsieur Vivi. Il est 10h30, je ne le quitterai pas jusqu’à 19h20.
Monsieur Vivi, en sa qualité de prof de musique, est chargé de faire jouer les Glee. Je me joins à lui pour lui filer un coup de main, dépliant des pupitres, fournissant des socles aux violoncellistes, filmant des bouts de la séance, avant de m’asseoir à côté d’Arès (si tu ne connais pas Arès, c’est l’un des personnages principaux de la saison précédente). Arès ne joue pas, ne disposant pas aujourd’hui de sa contrebasse. J’avise qu’il porte au doigt une bague dorée ornée d’une pierre rouge, ainsi que…deux montres à aiguilles. Connaissant sa tendance au bling bling, je m’apprête à détourner les yeux, mais quelque chose me retient. Sa bague n’est pas un de ces larges bidules en vogue, mais un bijou fin et plutôt ouvragé. Les montres, elles ont un style année 70 peu en vague parmi les ados du 91. Il remarque mon regard :
“C’était à mon grand-père, monsieur. Les montres et la bague. Le papa de ma mère – Arès a perdu sa mère – alors ma grand-mère m’a donné ses montres et sa bague. Et il avait une montre de poche. Je l’aurai à mes dix-huit ans.”
Arès s’est passé aux mains tout ce qui lui permet de refermer les doigts sur les fantômes de sa famille. Et pendant les deux heures que dureront la répétition, il avancera manuellement les aiguilles des deux montres en panne. Je cherche sur mon téléphone l’adresse d’un bijoutier et la lui donne. Il espère que sa famille d’accueil sera d’accord pour l’y amener.
La répétition se déroule dans une ambiance studieuse, les mômes un brin inhibés par la présence des adultes. Il est 12h30, la faim commence à se faire sentir. Les mômes sortent, et je file un coup de main à Monsieur Vivi pour ranger le monceau de matos laissé derrière les musiciens en herbe. Le temps que nous déblayions l’apocalyptique bazar, il est près de 13h, et nous devons ré-accueillir les troisièmes pour leur heure de chorale hebdomadaire. Je n’ai pas pu déjeuner, ce qui a toujours pour effet de me transformer en un mélange de Double-Face dans Batman et de Catherine Earnshaw quand Heathcliff lui manque.
J’ai fait une fois la gueule à Monsieur Vivi, ce fut une des plus grosses hontes de ma vie, je réfrène donc mon démon intérieur et me lance dans la co-animation de cette heure, durant laquelle les troisièmes Glee sont encore une fois géniaux.
Ce qui nous amène gentiment à 14h. Plus que deux heures avant la fameuse réunion. Je précise à Monsieur Vivi que si je ne mange pas, là, tout de suite, je vais mordre quelqu’un et en arracher un bout. Nous avalons donc un sandwich, les fesses dans l’herbe d’un square municipal. Et en rêve, nous mettons en scène Starmania avec les mômes de Glee.
Avant de transbahuter le bazar rangé précédemment au conservatoire d’Ylisse auquel il appartient. Nous voilà donc à trimballer de couloir en utilitaire et d’utilitaire en salles cinquante kilos de pupitre, une contrebasse, quelques guitares, et un immense xylophone.
Et après je me demande comment mon collègue de musique fait pour garder la ligne. Parce que ça, c’est une journée comme les autres pour lui.
Il est 15h30. Temps de rentrer au bahut pour accueillir les parents, avec qui nous remplissons les fiches d’orientation.
Il me faudrait des heures pour en parler de tous. Ceux qui viennent, triomphants ils ont terminé la partie, ont gagné. Ils savent qu’ils obtiendront l’orientation qu’ils souhaitent, tel Kael, qui m’explique que durant l’entretien de recrutement de son lycée pro, il est allé utiliser les machines de l’établissement pour dégrossir la basse qu’il fabrique en ce moment avec son professeur de lutherie. Où Rina, dont l’entretien dure quarante secondes. Évidemment qu’elle partira dans le lycée de son choix. Elle a gagné ce droit, son excellence n’est plus juste une couronne.
Et pus il y a les autres. Tir, que sa mère n’a pas accompagné. Que nous allons nous battre pour lui permettre d’aller en lycée général, malgré son bulletin, car c’est actuellement le seul endroit dans lequel il peut espérer poursuivre la musique de façon poussée ; la musique, seule chose qui le maintienne à flots scolairement. Kalesh, qui fuit toute question quant à son orientation depuis le début de l’année, et qui se retrouve, fin mai, sans aucune idée de ce qu’il souhaite faire…
Je quitte le bahut en petit morceaux, Monsieur Vivi me raccompagne jusqu’à la gare. Ça fait 9 heures que nous ne nous sommes pas quittés.
Et, bizarrement, comme je le lui écris en rentrant chez moi, c’était une chouette journée.