Jeudi 16 mai

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Source du dessin : fukusa, pixiv id 2919299

Journée Adachi. Ça faisait longtemps.

Pour ceux qui fréquentent ce blog depuis un peu moins longtemps (ou ceux qui ont le bon goût de ne pas s’intéresser à mes bêtises), Adachi est un personnage du jeu vidéo Persona 4 dont les aspects les plus sombres correspondent parfaitement aux miens quand je me noie au bahut : une détestation profonde du monde et de moi-même, une sensation de vide abyssale, et une certaine jouissance à m’y enfoncer.

J’ai trop de casquette à porter aujourd’hui. Le jeudi matin est toujours une matinée compliquée, entre deux heures de troisièmes Bazoukan, désormais totalement dans la panique des derniers résultats scolaires, et des quatrièmes, eux, de plus en plus démobilisés. Je passe un certain temps à expliquer le plus délicatement possible à Alia qu’elle ne pourra pas, en deux semaines, rattraper trois ans à en faire le moins possible et une dernière à assurer le minimum. Elle ne comprend pas, trouve ça injuste. Parce que depuis les dernières vacances, elle ne fait que travailler, pour de vrai monsieur !

Je dois gérer Lelio, en quatrième Alakhazam, que j’ai toutes les peines du monde à réconcilier ne serait-ce qu’un peu avec mon cours et qui, depuis qu’il a le bras droit dans le plâtre, a décidé qu’il ne viendrait que pour mettre le zbeul.

Courir après les dernières fiches d’orientation, et expliquer en tentant de rester le plus aimable possible à Tara que si elle veut s’inscrire dans un lycée privé, je ne suis peut-être pas le meilleur interlocuteur pour appeler ledit lycée, demander le dossier, aller le chercher, le remplir, et le renvoyer. Elle me demande le plus sincèrement du monde pourquoi.

Une heure à corriger des copies, le plus rapidement possible, pour rentrer les dernières notes de troisième, valider les dernières compétences. Du coin de l’oeil, je vois Monsieur Vivi et T. partir pour faire jouer les sixièmes, cinquièmes et quatrièmes Glee. Il est très malvenu de les jalouser, je les jalouse, c’est là que je me rends compte que je suis Adachi aujourd’hui.

Se précipiter à une heure d’information syndicale. Je suis cette année le pire élu du monde. Je suis dernier de la liste, dernier de la classe. Je ne voulais pas me présenter, j’ai dit oui, je ferme ma gueule. L’ampleur des difficultés qui attendent le collège me laissent pantois. Toujours moins de postes, d’heures, de possibilité d’aider nos élèves dans leur parcours étudiant et professionnel…

Enchaîner sur une réunion “semaine projet”. Je déteste ce concept et pour une raison qui m’échappe, je m’y trouve toujours mêlé. Il s’agit pour faire simple d’une semaine durant laquelle les cours “classiques” sont annulés et où on demande aux enseignants de mettre en place des ateliers, des expositions, des sorties… Sur le papier un chouette concept, mais une vraie usine à gaz dans les faits (les élèves peuvent s’inscrire à ce qu’ils veulent peu importe le niveau, ce qui exige de réorganiser l’intégralité des emplois du temps, tout le monde n’a pas forcément d’idée, et surtout, on fait toujours ça À LA BOURRE).

Et alors que je suis déjà en train de fulminer, je dois recevoir avec le plus de diplomatie possible un élève et sa maman en conflit sur le lycée qu’il souhaite intégrer. Ossem, d’une politesse et d’une douceur extraordinaires, s’adresse à sa mère sur un ton incroyablement insolent, et j’ai toutes les peines du monde à faire se parler les deux parties en présence. J’appelle Y. à la rescousse avant de me mettre à hurler et nous parvenons à régler la situation.

Retour à la réunion, où l’organisation de la semaine projet a atteint la complexité de la pensée de notre Président, hin hin, et qui me fait craindre le pire.

Je rentre avec T. et V. C’est peut-être le pire moment. Je suis derrière un mur transparent, je me sens tout gris, et trouve profondément injuste de les voir sourire et plaisanter. Le trajet de RER est interminable, je ravale, une à une, les remarques désagréables que j’aimerais lancer. Ça n’est la faute de personne, j’aimerais arrêter d’avoir 14 ans et de faire la gueule, arrêter de vouloir creuser dans le noir, arrêter d’être Adachi.

Demain, peut-être, je serai juste prof. Et ça ira mieux. Faut juste attendre que le laid s’épuise.

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