
« Ça n’en finit pas de finir. »
J’ai balancé cette phrase comme une boutade il y a trois ou
quatre ans je crois. Comme certaines phrases, elle s’est enkystée, est devenue
une partie de moi-même, que je ressors trop souvent, une de ces réparties gênantes,
de ces blagues à papa.
Mais parce qu’au fond, elle est vrai. On n’en finit pas, en
tant que profs, de dire au revoir à l’année scolaire.
Et en ce jour de surveillance de brevet, je fais de laborieux
et violents adieux aux élèves qui se trouvent en face de moi. Laborieux :
trois heures durant. Violents : je suis devant eux, je suis leur prof de
français, et je ne peux pas, plus les aider. En fait je ne suis plus du tout
leur prof, juste un surveillant. Qui ne peut plus qu’observer.
Alors j’observe.
J’observe d’abord Lorelei, parce qu’elle est l’une des
seules à ne pas vaciller : droite, noircissant la copie à petits carreaux
de sa belle écriture, plus tout à fait arrondie. Le brevet est pour elle déjà
passé. Elle ira en lycée général l’année prochaine, et elle y sera totalement à
sa place. Cet examen est un point final à une période toujours compliquée de l’adolescence.
Quelques élus la survolent assez gracieusement. Sans trop de conflits, ni de
tortures, du moins dans leur vie scolaire. Ils maintiennent un équilibre
précaire, celui qui leur permettra ensuite de prendre véritablement leur essor.
Lorelei est sauvée, et il y a un grand et beau soulagement à le constater.
Juste derrière elle, Alonzo bigle désespérément sur le
texte, comme si, à force de le fixer dans tous les sens, la fée de l’interprétation
de textes allait en sortir pour lui souffler les réponses. (D’ailleurs, si elle
veut bien se pointer quand j’essaye de lire Husserl, je lui en serais
infiniment reconnaissant.) Alonzo pataugeait au début de l’année, il patauge au
mois de juin. Cherchant à maintenir la tête à la surface dans l’enchevêtrement
des mots, il tartine des réponses sans point ni virgule. Et pourtant il y a dix
jours, il régnait sur scène, au piano comme dans l’interprétation de son
personnage. Il est, lui aussi, dépourvu de ses pouvoirs, devant cette feuille.
Luttant aussi, Rahal. Je n’ai pas réussi à voir ce qu’il
écrit, il dissimule ses réponses de sa main dès que j’approche – et je sais à
quel point un pingouin qui lit par-dessus votre épaule en examen, c’est pénible
– mais je le vois se battre avec les mots, plus que durant toute l’année. Rahal
qui pendant trois ans, a entendu de la part des adultes qu’il ne travaillait
pas au maximum de ses capacités. Je me demande ce qu’il pense ce matin :
peut-être réussit-il brillamment, et se dit-il qu’il a bien fait de ne pas en faire
autant. Ou peut-être prend-il conscience devant la feuille de ses lacunes. Ce n’est
plus à moi de me poser la question. Je ne peux que trouver du réconfort à le
voir aussi concentré.
Concentré comme Lysabeth. Énigme jusqu’au bout. Elle a
décroché une vingtaine de mots durant toute l’année. A fugué de chez elle. A
toujours eu la moyenne. N’a pas voulu de rôle dans le spectacle de fin d’année.
N’a jamais parlé d’arrêter la section musique. Ne sait pas ce qu’elle fera plus
tard. Sait ce qu’elle ne veut pas faire plus tard.
Pendant longtemps, Lysabeth a été pour moi une souffrance. Ce mur était
forcément un bouclier, dissimulant une réalité cataclysmique. En ce lundi, j’espère
juste qu’il était une façon polie et décidée de nous montrer qu’elle n’a pas besoin
de nous. Que ces morceaux d’histoire chaotique ont leur logique.
J’espère.
Il ne reste plus que Roog. Pile en face de moi, son bureau
collant le mien. Il vient de lever les yeux pour me fixer. Roog auquel je suis
plus attaché que professionnellement souhaitable. Avant de se lancer dans
chaque réponse, il effleure le bouclier de Captain America, qui recouvre son
T-shirt. Il est le seul à avoir rempli toutes les consignes que j’ai donné lors
de la préparation au brevet. Lire le texte sans se précipiter sur les
questions, commencer par la réécriture, annoter le sujet. Mon orgueil y voit un
hommage, ma lucidité une surinterprétation de mon narcissisme. Comme ces
scénarios débiles que je me fais en me disant qu’il aura une note délirante au
DNB, que celle-ci lui fera comprendre la puissance de son intelligence, et qu’il
partira pour un avenir encore plus merveilleux et spécial que celui que je
souhaite aux autres mômes et…
« Assez, assez maintenant. » me dit ma lucidité,
et en cette fin d’année, elle a toujours la voix de Mark dans Love Actually. Parce que bien sûr, on ne
vit jamais d’histoire d’amour avec ses classes mais pour qui se prend-il, l’amour,
à croire qu’il est le seul à être grand, à être digne, à provoquer des
histoires dont l’arrêt déchire ?
Assez, assez maintenant. Qu’ils terminent ce qui n’est rien
qu’un examen et qu’ils s’en aillent, te laissant dans l’expectative. C’est ça
qui est beau.
Cette année, nous avons été des centaines de milliers,
profs, CPE, AED, personnels de soins et j’en passe tellement, à vivre ces
histoires.
Il est temps de se reposer. Et, comme à chaque fin de
saison, de devenir quelqu’un d’autre. Se régénérer.