Mardi 2 juillet

Monsieur Blanquer,

Vous êtes mon supérieur et je ne sais pas à quoi je m’expose en écrivant cela. Cependant, j’ai le sentiment de ne plus avoir d’autre recours. Plusieurs fois, cette année, j’ai loué votre intelligence ; jamais pour les bonnes raisons.

Monsieur Blanquer, je ne suis pas quelqu’un de très engagé. J’estime – sans aucunement prétendre détenir la vérité – que tenter de préparer les cours les meilleurs possibles pour tous les élèves qui me sont confiés, quels que soient leur personnalité, leurs capacités et leurs parcours, est une tâche immense. Je fais grève, défile, mais comme la plupart de mes collègues : de façon “moyenne”.

Je ne peux plus assumer cette position : depuis votre prise de fonctions au ministère, je n’ai jamais été aussi empêché, moi, prof lambda, d’exercer ma profession. Ça ce sont mes états d’âme, on s’en contrecarre. Mais surtout, je n’ai jamais vu les élèves que l’on nous confie aux prises avec de telles difficultés. J’ai pu tempêter contre votre prédécesseur : mais il s’agissait avant tout de considération pédagogiques. En y repensant, ces luttes avaient quelque chose de presque luxueux, en regard de ce que nous vivons désormais.

Vous êtes l’homme des grandes annonces. Serait-ce trop vous demander qu’elles soient suivies de consignes précises ? En arrivant au Ministère, vous avez coup sur coup lancé “devoirs faits” et “la rentrée en musique”. Deux mesures dont le titre dit tout : dans votre école, on fera ses devoirs et la rentrée sera en musique. De quelle façon ? Sous quels protocoles ? Car j’invite ceux qui le souhaitent à consulter Eduscol quant à ces mesures : elles sont d’un flou à faire se tordre de rire un presbyte. Qu’on ne me parle pas de liberté laissée aux équipes : il y a une marge de la taille de mon ego entre autonomie et fumisterie.

Vous êtes aussi l’homme des réformes menées tambour battant. Celle du lycée en est la plus récente. Et votre façon de vous emparer des inquiétudes des enseignants et des parents, de les dresser contre les autres, me laisse à la fois admiratif et furieux. Vous avez en une semaine réussi à taxer les enseignants faisant de la rétention de notes de Bac de sombres irresponsables, mais aussi indiqué que, au fond, ce n’est pas si grave, cette absence de notes, qu’on mettra la moyenne aux élèves et puis c’est tout. Et en sous-texte, cette idée qu’au fond, le Bac n’est pas si important et que votre réforme est finalement une bonne idée. Vous prônez l’écoute mais à la moindre opposition, recourez à cette stratégie : taxer les opposants de sabotage envers les élèves, vous poser en chevalier blanc. Et faire avancer impitoyablement le train de vos réformes. Vous croyez-nous dupes ?

Mais regardons-la un peu, la réalité de votre école, Monsieur Blanquer, froidement et trivialement. Que vois-je, de mon petit banc de prof de collège ?

Je vois un nombre d’élèves se retrouvant sans nulle part où aller après la troisième qui explose : j’exerce dans un milieu ou nombre d’enfants se destine à la voie professionnelle, parent encore plus pauvre que les autres de votre politique. Nombre de filières sont extrêmement bouchées, désormais.
Et les lycées généraux se surchargent d’élèves qui n’ont pu aller nulle part ailleurs malgré leurs projets. Cette tendance déjà existante devient exponentielle.

Corollaire : une angoisse de plus en plus forte de l’avenir. Les élèves les plus défavorisés doivent savoir, de plus en plus tôt, ce qu’ils veulent faire. S’ils souhaitent aller en lycée général, auquel cas ils devront fournir des efforts, souvent bien plus que des enfants plus favorisés, où s’ils souhaitent construire un projet professionnel. À quatorze, quinze ans. Moi à quinze ans, je lisais le Seigneur des Anneaux et je jouais à Dungeon Master. Je voulais vaguement travailler dans les livres.
Alors à part augmenter les effectifs des classes de seconde, que faites-vous à ce niveau ? Rien du tout.

Je vois des tests évaluant votre dispositif qui consiste à dédoubler les classes de primaire. Après deux ans ! En quoi voulez-vous que ce genre de résultats aient la moindre pertinence, le moindre intérêt ? 

Je vois un ministre qui annonce des reports d’examen lors de conférences de presse, et qui ne prend pas la peine de faire envoyer des courriers officiels aux chefs d’établissements ou aux enseignants. Était-ce votre idée de l’humour, que d’imaginer des parents affolés appeler des principaux qui, n’étant pas sur Twitter en plein après-midi, n’étaient pas au courant de ce fameux report ?

Je vois des effets de manches, des actions n’ayant pour l’instant pour effet que crispations, conflits dans le triangle éducatif élèves-parents-personnels enseignant dont vous devriez assurer la solidité. Je vois des écoles qui ferment, des élèves devant partir de plus en plus souvent de plus en plus loin pour suivre les études auxquelles ils aspirent. Je vois les plus fragiles face à un système qui ne les aide en rien à combler les désavantages qui sont les leurs.

Et surtout, je vois une énergie folle à broyer toute contestation, par le silence face aux inquiétudes, par une rhétorique minutieuse, par une omniprésence sur les canaux de communication.

Je n’ai pas l’illusion de croire que mes mots soient audibles face aux vôtres, Monsieur Blanquer. Mais ils sont, en fin de compte, ce qu’il nous reste. Des fois. Qui peuvent s’appliquer à décrire, jour après jour, ce qu’il se passe dans les écoles, les collèges, les lycées, à la maison. Puissions-nous tous, être votre bilan. Vous ne pourrez pas éternellement rejeter la faute. Même Kylian l’a compris en fin de sixième.

Je continuerai, comme tant d’autres, à être cette voix. Il y a un avantage à être ténu, Monsieur Blanquer. Et, comme je l’avais dit il y a quelques semaines, vous pouvez continuer à tempêter, à écraser, à brandir slogans et réformes. Parents et profs : nous étions là avant vous, nous le serons après. Nous voyons ce que vous faites. À des professions qui valent mieux que d’être jetées en pâture à la vindicte populaire. Et surtout à des enfants qui méritent mieux que de servir de pions dans la démonstration que votre système est infaillible.

Comme vous, comme nous tous, il ne l’est pas.

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