
Reprenons.
Il est 15h30.
Assis par terre dans une salle de réunion, je suis en train de faire des saltos arrière à un lapin en peluche sous les rires d’un bout de chou de deux ans.
C’est la pré-rentrée.
Pré-rentrée qui commence comme à chaque fois, par l’arrivée en petits groupes des collègues. Les nouveaux, les anciens. Ceux qui viennent en RER, en bus et en voiture. Les groupes se reforment vite – comme pour les élèves – les nouveaux faisant connaissance, les amis se retrouvant. De mon côté, je tente désespérément de retenir les noms du trio de nouvelles collègues de SVT-physique-prof-doc et me retrouve quasi-instanément à les mélanger… Ça augure du meilleur pour les retrouvailles avec les élèves.
Une photo de groupe est organisée. Nous nous tenons dans la cours, la photographe en hauteur dans une salle de classe. Le temps que tous les adultes se regroupent, se taisent et regardent la caméra, la très patiente dame a eu le temps d’aménager la pièce dans laquelle elle attend et de la sous-louer sur Le bon coin. Faire taire et obéir un groupe de profs, c’est la galère.
Nous nous dirigeons ensuite vers la salle de réunion. C’est qu’il y a du boulot. Nous devons préparer l’arrivée des élèves, briefer les nouveaux, nous retrouver entre équipes de disciplines, parler des cours que nous avons fait et…
Mais avant tout, nous nous cognons une bonne heure et demie de rappels institutionnels divers et variés, avant que ne défile la liste des différents dispositifs d’aide dont nous disposerons cette année.
C’est l’un des trucs les plus ambigus et les plus tragique d’Ylisse.
Nous enseignons dans une zone considérée comme difficile, qui flirte avec moins de 70% de réussite au brevet (gloups). Comme la banlieue parisienne, contrairement à d’autres endroits qui en auraient autant besoin, apparaît en rouge sur les radars des différentes instances décisionnaires, nous sommes assaillis de propositions d’aide : sur l’orientation, le harcèlement, l’encadrement, la gestion des émotions, le rapport aux parents… Beaucoup hyper intéressants, mais qui défilent dans une ribambelle alors que nous n’avons besoin que d’une chose : prendre nos marques, anciens comme nouveaux.
Je vois J., la nouvelle prof-doc, blanchir au fur et à mesure que s’égrènent les heures et qu’on nous pelte des tombereaux de sigles sur la tête. La seule qui a l’air de s’amuser est le bébé qu’un collègue a dû amener avec lui, sa nourrice ne bossant pas ce jour-là, et qui court entre les chaises en nous appelant de temps en temps.
Bien entendu, nous décrochons, les plus courageux au bout de deux heures, et commençons à récupérer discrètement des infos sur les élèves que nous aurons cette année auprès des autres collègues, et regardant tous nos emplois du temps, l’air un brin dépité : le collège est désormais rempli à capacité, ce qui ne permet pas de grandes fantaisies avec les horaires et les salles de classe. Je m’aperçois entre autres avec ravissement que je vais cette année donner cours à une classe de 3ème en salle de technologie, salle qui a la forme d’un long couloir hyper haut de plafond ce qui, quand on connaît ma voix de chaton asthmatique m’inquiète quelque peu.
Je parviens à ne pas éclater d’un rire hystérique lorsque, l’après-midi venu, nous repartons pour quatre heures de réunion en préparant la suite de mes cours (ce qui me donne un air studieux et affairé) et en allant de temps en temps jouer avec le bou’tchou qui apprécie visiblement mon imitation d’un lapin survolté (et qui décrédibilise totalement l’air studieux et affairé pris plus tôt).
Nous sortons déjà claqués de cette journée. J’aime mon métier, de plus en plus, mais la part institutionnelle me semble plus lourde à supporter chaque année. J’ignore si c’est moi. Et tandis que je marche avec T. sur le chemin du retour, je me dis que j’ai vraiment hâte de commencer pour de vrai. Que la rentrée soit passée, et qu’ensemble, on construise un truc avec eux, l’essentiel : les élèves.