Lundi 2 septembre

Et puis ils sont arrivés.

Les premiers collégiens. Juste les troisièmes aujourd’hui étant donnée la rentrée homéopathique qui nous est proposée cette année.

C’est tout de noir vêtu – dans un effort grotesque de m’acheter du sérieux et de la crédibilité – que je vais me présenter aux classes auxquelles j’enseignerai. Une minute pas plus, les mômes vont déjà se prendre un Annapurna d’informations sur la tronche. L’idée est qu’ils voient ma tronche, et pensent à amener leurs affaires lors du premier véritable cours de français, vendredi. Je préfère éviter l’habituelle situation du “Ah mais je ne pensais pas qu’on ferait vraiment cours !” de l’élève qui arrive muni de son grand sourire et éventuellement d’un quatre couleur, reliquat de l’année précédente.

La première troisième que je découvre est aux deux tiers composée d’élèves que je connais déjà. Avantage ou malédiction du vieux prof. Mon trouillomètre monte à des hauteurs stratosphériques quand je me rends compte que ça y est, là, maintenant, tout de suite, je dois devenir un adulte. Un prof. Quelqu’un de rassurant, qui sait de quoi il parle. Je m’exécute en espérant que ma voix n’est pas trop étouffée par la crainte, toujours la même : “Mais mon grand, qui es-tu pour leur dire tout ça ?”
Regards gentiment indifférents. J’essaye très fort de sortir sans aucune opinion sur ce groupe. Je ne peux m’empêcher d’y reconnaître des élèves qui, s’ils sont dans leur grande majorité plutôt placides, sont toujours extrêmement laborieux à mobiliser (*flashback d’un Monsieur Samovar en sueur se demandant vraiment si se déguiser en Cthulhu n’est finalement pas la dernière option pour provoquer chez ses élèves une étincelle d’intérêt pour le fantastique).

Deuxième porte.

“Bonjour, je suis Monsieur Samovar, je serai votre nouveau professeur de français cette année…”

Regards incrédules. Et puis cinq six sourires. Quelqu’un pouffe.

“Bon. On se revoit avec les cahiers vendredi.”

Les troisièmes Glee hochent la tête. Et je suis dans le vide.

Je ne sais pas. Je ne sais pas comment les retrouver. Après avoir été leur prof principal deux années durant, en sixième et en cinquième, avoir leur avoir dit au revoir, après avoir suivi de loin leur année de quatrième pour le moins chaotique. Je ne sais pas mais je remets ça à vendredi, quand on se verra seuls à seul. C’est une appréhension de luxe, un privilège que je considérerai une fois que tout se sera calmé.

Salle des profs. Là, la pièce a véritablement commencé. Entre la photocopieuse qui ne comprend pas vraiment pourquoi, après deux mois d’inactivité, on lui demande de sortir la, maintenant, une tétrachiée de cartes, plans de cours, schéma et évaluation, la grande table centrale où s’étale déjà un improbable capharnaüm et les voix des collègues.
Le bruit de conversations croisées : bon c’est reparti j’ai pensé à une répartition des groupes il est où mon casier cette année quelqu’un sait comment se passe l’accueil des sixièmes on a besoin d’un café tout de suite je dois voir la Cheffe tout de suite si quelqu’un trouve une trousse c’est la mienne. 

La journée de demain sera consacrée aux sixièmes. Sans moi donc.

Je quitte le collège, qui s’anime lentement, en compagnie de T. Et de nos envies, évoquées, de cette année.

Certaines choses ne changent pas.

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