
La première “vraie” journée de cours est un mammouth de 7 heures, durant laquelle je vois plusieurs fois les mêmes classes, mais jamais deux heures d’affilée. Autant dire que je tremble façon chrétien super star d’un spectacle romain.
J’entame la journée avec la découverte des troisièmes Etourvol, que j’ai davantage l’impression de retrouver : j’ai déjà fait cours à la quasi-totalité d’entre eux à un moment ou un autre de leur scolarité et parlé aux autre au mois une fois dans les couloirs. Certains sont parmi les gamins avec qui mes rapports ont été le plus conflictuel. Ils se tiennent droits comme la rectitude morale d’Aragorn, et on sent derrière la soufflante des parents “Je te préviens, si jamais tu poses des problèmes cette année, gare à toi !”, verni de crainte qui se fendille rapidement. Comment les raccrocher entretemps.
Mes deux quatrièmes se suivent, les Dracofeu et les Avaltout. La première est encore totalement inhibée par l’effet rentrée et même en ajustant mes lorgnons de prof dans tous les sens, je ne parviens pas encore à voir dans quelle direction partira ce groupe. Accordons-nous le droit d’être surpris.
Surprise, d’ailleurs, quand F. entre dans la salle, pour aider les élèves d’ULIS en inclusion dans le cours. F. est une prof – responsable des ULIS, donc – pour qui j’éprouve autant d’affection que de terreur, devant sa posture professionnelle impeccable. Je m’efforce d’être encore plus précis, encore plus patient. Et me promet de toujours l’invoquer, dans les cours à venir.
Élèves ULIS à découvrir également. Ils présentent des troubles totalement disparates, et des capacités inattendues. Je passe les cinq dernières minutes du cours à me faire des nœuds au cerveau en imaginant ce que nous pourrons construire avec eux. Au moins le reste de la classe a l’air de les intégrer totalement, et ça fait plaisir.
La limonade diffère évidemment avec les quatrièmes Avaltout. Ils se montrent un peu plus calmes que la veille (ronflon de ma part+ ronflon de leur CPE + ronflon d’un AUTRE CPE qui a pris l’un des mômes à frapper un sixième, tout de même.) mais tout reste compliqué.
J’avise dans un coin de la salle Anita en train d’éplucher soigneusement son crayon à papier.
“Vous avez besoin d’un taille-crayon ?
– J’en ai un monsieur, mais je VEUX pas l’utiliser. Il est trop beau, il est ROSE !”
Elle profite de ma légère absence pour m’expliquer que sa gomme, c’est la même chose, elle ne l’usera pas, elle est trop belle, trop ronde. Je tente de lui expliquer en termes simples que la destinée d’une gomme est de gommer, d’un taille-crayon de taille-crayonner, mais elle ne semble pas convaincue.
Moment de calme quand je leur raconte Victor Hugo vendant ses textes aux journaux. Comme tant d’élèves perdus, la grande majorité des élèves de quatrième Avaltout adorent les histoires. Je file discrètement des documents en plus à Elza et Oulan, qui étouffaient de discrets et très respectueux bâillements d’ennui. Là aussi, il va falloir donner à chacun.
La journée s’achève avec leur retour.
Les troisièmes Glee.
“Bon, on passe l’année ensemble encore une fois monsieur.
– Cette fois, je vous promets que c’est la dernière.
– Ah ben si vous nous suivez au lycée, on appelle la police !”
Quelques rires et tout le monde se met au travail.
C’est tellement chouette que c’est tarte. Ils se placent eux-même, les rangs de devant étant occupés en premier “faudra qu’on change, que tout le monde puisse profiter.” Les explications sont assimilées, avec juste ce qu’il faut de questions pour prouver qu’ils écoutent. Du fond de la classe – bien sûr – un Arès souriant participe tout ce qu’il peut. Arès à la vie fracassée, Arès que j’ai tutoré toute l’année dernière, Arès qui ne me lâche pas d’une semelle quand nous allons chercher les manuels. Et comment ça va, et est-ce que je peux rerelire sa lettre de motivation, et est-ce qu’on aura des cours supplémentaires pour ceux qui galèrent en français.
Ivres de fatigue (eux aussi on six heures de cours dans les pattes), et d’envie de séduire, les troisièmes Glee se payent un cours de rêve. C’est bien. Mais de la même matière instable que les rêves. À quoi ressembleront-ils, quand l’euphorie des retrouvailles se sera dissipée ? Une petite voix me chuchote qu’il est 16h40, et que je ferais mieux de kiffer au lieu de partir dans des délires métaphysiques.
Un brin titubant, je quitte le collège en compagnie de T. Deux anciens troisièmes. Laya et
putain Roog.
Laya n’a pas changé d’un poil. Toujours bruyante, toujours d’une amabilité agressive, piaillant que le lycée c’est nul, qu’elle s’ennuie, qu’on fait rien que travailler. Après avoir bramé l’année dernière que j’étais limite un mythomane à lui décrire le lycée comme un endroit où la dose de boulot était nettement plus importante qu’on collège. Je lui fais la petite danse “I told you so” d’Elliot avant de me tourner vers Roog.
“Et vous alors ?
– Non mais ouais, c’est vrai, c’est nul, on s’ennuie.”
T. me fera remarquer par la suite qu’il était peu convaincant dans son discours. Le regard fuyant, ses airpods vissés aux oreilles. Ouais. Peut-être qu’il suit juste le mouvement de Laya.
Je combats ma déception. L’imaginer transfiguré après une semaine de lycée, venant pleurer que j’avais raison, qu’il a compris son potentiel est d’un grotesque sans nom. Nous sommes le 6 septembre, il est concrètement le même qu’à la sortie. Je le sais, je le dis à T. Le regard fuyant.
Je prends le RER déjà écartelé de tous ces mômes, de tout ce qu’il faudra faire, dire, être.