
Les Muses de l’emploi du temps ayant autant d’humour que Bigard et Roucas réunis en un hybride dérangeant, je me retrouve avec un jeudi de deux heures de cours, la première à 10h30, la deuxième à 15h, avec pour finir la petite réunion obligatoire qui fait plaisir de 16h à 18h. Réunion dans laquelle nous allons débattre pour la soixante-douzième fois du logiciel d’évaluation des élèves le plus pertinent. Si ça continue, je vais venir déguisé, Teresa May ou Boris Johnson.
Les deux heures de cours se passent avec les quatrièmes Avaltout. (que j’ai également deux heures demain, quand je vous dis que mon emploi du temps est super lolant). Je m’apprête à les accueillir avec la bienveillance de Beatrix Kiddo dans Kill Bill. Car ces chers petits dont j’ai dressé un portrait poignant l’autre jour ont trouvé très malin de voler la trousse d’une nouvelle collègue hier. Pour l’occasion je me suis sappé en daron, pantalon et veste noire, chemise bleue foncée, regard furax et discours bien senti à la clé.
Sauf qu’en fait non.
L’équipe de CPE, fidèle à sa réputation d’être toujours là où il faut quand il faut réussit in extremis à me prévenir qu’en fait, c’était un malentendu et que ladite trousse a été retrouvée.
Du coup je me retrouve comme un idiot.
Comme un idiot devant les Avaltout qui rentrent en classe, aussi foutraques que mardi dernier. Je parviens à les installer à peu près correctement, signalant froidement que je vois les élèves qui changent de place, et qu’il faudrait voir à pas me prendre pour un jambon. Ils baissent la tête, honteux.
C’est le truc avec cette classe. J’ai beau les connaître depuis peu, je n’ai jamais vu des mômes à la fois aussi pénibles et aussi peu retords.
Et ça se confirme pendant qu’on lit ensemble l’épisode des couverts de l’évêque dans Les Misérables. J’ai beau leur avoir fixé pour défi de ne pas l’ouvrir, ils s’emportent.
“Ah le bâtard, le GROS BÂTARD !
– Wesh arrête de dire bâtard !
– Mais ça se fait trop pas, il a volé le seul gars qui veut bien de lui !
– Moi je m’en fous, je travaille plus, je l’aime plus Jean Valjean.”
Je suis sûr que ça fait beaucoup de peine à Jean Valjean. Et puis arrive bien entendu le moment de la rédemption celle ou, spoiler pour un récit de plusieurs siècles, l’évêque volé pardonne non seulement à Valjean, mais lui remet des chandeliers également en argent. Hilda écoute, les yeux arrondis par l’incrédulité, le menton dans les mains. Dorothea, elle, explose :
“C’est une victime, c’est une victime le prêtre !
– Azy tu comprends rien, il fait ça pour le bien de l’autre, là, Valjean Jean ! (Ils ne parviennent pas à saisir lequel est le nom et le prénom).”
La polémique enfle, à tel point qu’un vote est organisé. Monseigneur Bienvenu est sauvé par deux voix.
Ils sont tout petits. Tout perdus. Mais aujourd’hui, la grande majorité a suivi. Ils ont collé le vocabulaire du jour dans le cahier, ont répondu aux questions. Tous ont sortir leurs agendas.
Ce n’est pas rien. La tâche qui nous attends, adultes, consiste à construire une classe, à partir de ces gamins perdus. Et oui, ça peut sembler désespérant. Mais il n’y a pas à sortir de là, le recul critique et la proposition subordonnée passeront par un cahier propre et un carnet de correspondance à jour. Ce sont des pierres, des fondations. Et va falloir les mettre en place.
Je sors épuisé. Un problème administratif me contraint à descendre en salle polyvalente, où Monsieur Vivi et G. répètent avec la quatrième et la troisième Glee. Ils m’offrent “Inochi no namae”, sur lequel j’ai posé des paroles en français, chanté par cinquante voix d’enfants. Ça pique beaucoup les yeux.
“Je suis content de vous entendre à nouveau chanter”, glissé-je à Sarah.
Le sourire qu’elle arbore est le truc le plus beau de ces dix dernières heures.