
Cours de troisième Glee, dans les premières heures de l’après-midi. Ils travaillent calmement, un peu abrutis par la digestion, mais absorbés par leur sujet de rédaction. C’est l’occasion pour moi de reprendre un peu contact avec certains d’entre eux, après cette bizarre séparation d’un an et nos non moins bizarres retrouvailles.
Comme Delphine par exemple, l’une des deux demoiselles d’Ylisse. Sa jumelle a quitté l’option musique, et c’est étrange de la voir bosser sans sa sœur. “Je suis très différente cette année, monsieur !” clame-t-elle.
C’est pourtant toujours la même écriture maladroite, les histoires dont elle adore m’abreuver quand je m’approche d’elle, et ses immenses difficultés. Mais il y a quelque chose d’autre. Un isolement, peut-être. Moins de copines que l’année dernière. Comme si elle commençait à se détacher. Volontairement ou pas. Il va falloir que je le surveille.
Un autre qui continue à cultiver sa solitude, c’est Arès. Depuis le début de l’année, il mobilise toute son énergie à jouer à l’élève modèle. Et Cthulhu sait ce que ça lui en coûte. Je décide de croire à cette attitude. Même lorsque je vois des feuilles se balader dans son cahier.
“Ah monsieur, ça va recommencer à être le bazar, je sens, me fait-il avec son immense sourire, devenu habituel quand il me parle.”
J’affecte un certain étonnement.
“C’est bizarre, tout de même, vous êtes tellement attentif, cette année !”
Il me regarde, l’air de se demander si je ne me fous pas de lui. Je ne baisse pas les yeux, et applique toute ma télépathie à lui transmettre “Tu as le droit de jouer ce rôle et de t’y plaire.”
En troisième Étourvol, j’ai retrouvé Gabocha. À peine plus grand qu’en cinquième, l’air à la fois toujours aussi perdu et paisible. Mais son petit filet de voix coule un peu plus souvent désormais. Et il sourit beaucoup, lorsqu’il lève la main – il lève la main bon sang ! – pour donner des réponses ou exprimer, d’un ton égal, qu’il n’a pas compris, et que, vraiment, il a besoin qu’on lui réexplique.
Mon rapport aux troisièmes cette année est étrange. Sur une cinquantaine, il n’y en a que six que je n’ai jamais vu. Et je me rends compte que, dans leur immense majorité, ils m’ont accepté. Que ce soit dans mes méthodes de travail ou mon caractère, ce que j’aime ou qui m’insupporte, ils me suivent dans leur quasi-totalité. Et cela me rassure : ils ont des difficultés immenses mais je ne perdrais pas d’énergie à leur faire comprendre que je ne veux que leur bien.
Tout l’inverse des quatrièmes, donc, que je découvre cette année. Encore une fois, je manque de me noyer dans le flot de doléances que m’attirent les quatrièmes Avaltout juste avant leur heure de vie de classe. J’hésite avant d’y aller. À me demander que leur dire, et comment le leur dire.
Et finalement, j’en reviens à ce en quoi je crois.
Pendant une heure, je leur parle de gentillesse. Que j’aimerais les voir gentils les uns avec les autres, que c’est ce qui les sauvera. Pas comme ça, bien sûr. Mais le propos est là. Et pour finir, je leur pose une question, une seule. Je leur demande de m’écrire pourquoi ils vont à l’école. Interdiction de répondre qu’ils y sont forcés. C’est une question simple, et terriblement puissante. Trouver leur motivation.
Dépouillage. Sur vingt-six, onze “Je ne sais pas pourquoi je vais à l’école.”
On va chercher.