
Les années passent et la gare de RER devient de plus en plus peuplée. Ça n’est pas qu’il y a davantage de monde – enfin si, probablement, Ylisse est une ville à la démographie galopante – c’est surtout que je reconnais de plus en plus d’usagers, puisque c’est comme ça qu’on dit. De plus en plus d’anciens élèves. Qui prennent le métro pour poursuivre leur vie après le collège, ou le bus.
Ce matin, il y a trois filles dont le nom finit par [i]. On dirait presque une comptine. Trois anciennes troisièmes Glee en [i]. L’une d’entre elles me fait de frénétiques coucous et je les rejoins, affectant le détachement, parce que c’est la classe.
J’ai habituellement du mal avec les conversations de mes anciens élèves. Parce qu’elles consistent à poser des questions hyper cadrées (”Que devenez-vous ?” “Ça vous plaît ?” “Pas trop de travail ?”) et à agiter un passé qui a été dévoré par les élèves dont j’ai la charge l’année en cours. Je n’arrive pas à donner du sens à ces rencontres et, très honnêtement, ce n’est pas quelque chose qui m’intéresse.
Cette rencontre fait exception.
Les trois jeunes filles n’évoqueront pas une seule fois leur collège. Elles parlent du présent, et avec bonheur. Comparent leurs expériences avec ce qu’on leur avait promis, parents ou profs. Se chambrent gentiment. Et toujours avec un sourire immense, lumineux, qui les rend un tout petit peu invincibles.
“C’est difficile et c’est vraiment intéressant !” conclut l’une des trois avant de sauter dans son bus.
Je pars vers le bahut très léger. J’en parle à T. Je lui dis que parfois, on fait du bon travail avec les élèves.
“Avec ceux-là c’était facile.”
Peut-être. Mais donnons-nous du mérite. Credit where is due, je lui dis, même. Avec beaucoup d’orgueil, se dire qu’on est un tout petit peu pour quelque chose dans le sourire de ces filles en i, ça donne de la force.