Jeudi 26 septembre

Il est 10h30.

Mes cours commencent à 11h30.

Je suis au bahut depuis 8h30.

Pour faire un point avec la CPE sur la classe de quatrième Avaltout dont, pour les deux du fond qui dorment, je suis le professeur principal. Pour photocopier le contrôle de rattrapage. Pour préparer les activités différenciées.

Bref pour faire mon boulot de prof. Surtout de prof principal.

Parce qu’hier, ils se sont déchaînés, les quatrièmes. Des craies balancées dans un cours, des documents arrachés de la main de la prof, quelques insultes, une bagarre, des refus de contrôle… L’heure de 9h30 est une longue liste de leurs transgressions. Je note, commente, gère… Une heure.

“Monsieur, pourquoi vous parlez dans notre dos ?”

Hilda me regarde d’un air triomphant. Le reste de la classe se tient dans son dos. Formation presque géométrique, sourires entendus.

“Je vous demande pardon ?
– J’étais derrière la porte, hein ! Vous arrêtez pas de parler sur nous.”

Onze années de boulot. C’est la seule et unique raison qui me retient de m’en prendre à elle. De l’accuser, dans le désordre, d’écouter aux portes, de se balader dans les couloirs pendant une heure de cours, de parler sans lever la main, de me provoquer. Je lui fais le moindre reproche, et elle devient un symbole de ces pauvres élèves, martyrisés par des profs.

Dans ce boulot, on nous demande – exige – une remise en question permanente. Dès notre formation, et sans arrêt. Parce que oui, nous sommes plus grand, normalement plus forts. Que c’est facile d’abuser de son pouvoir.

Et puis, de temps en temps, il n’y a aucune question à se poser. Je respire longuement. Et je lâche les chevaux.

“Alors oui. Pour ceux qui n’ont pas entendu Hilda, vos professeurs ont passé une heure avec moi à expliquer ce qui n’allait pas avec vous. Et puisque vous estimez que nous manquons d’honnêteté, voilà ce que nous avons dit.”

Et je le leur dis. Calmement, précisément. Pour une fois, la voix assurée. Cinq bonnes minutes.

“Voilà. Comme vous voyez, ce n’est pas vraiment agréable. Mais par contre, j’aimerais vous poser une question : lequel d’entre vous me trouve injuste dans ce que je viens de vous dire ? Dites-moi. Il n’y aura aucune sanction.”

Je les regarde, l’un après l’autre. Et, l’un après l’autre, les regards se baissent. S’apaisent, on dirait presque .

J’avais peur de ressentir un sentiment de triomphe. C’est juste une grande sérénité. Pour une fois, j’ai la sensation d’avoir agi en adulte.

“Ce n’est pas très agréable, hein ?”

Les muses du gros cliché sont avec moi : le passage des Misérables qu’on étudie est celui où Jean Valjean se condamne pour sauver un innocent.

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