Dimanche 29 septembre

Le dimanche, parfois, on ne peut pas s’évader, M. Blanquer.
Je ne sais pas si nous sommes nombreux, dans ce cas. Les réseaux sociaux, ça déforme les perspectives.
Mais quand même. J’ai l’impression, que depuis plusieurs jours, nous sommes beaucoup à vivre avec Christine Renon.
J’imagine qu’on en parle pas mal, dans les grands bureaux du ministère, de Christine Renon.
De sa carrière.
De la lettre qu’elle avait envoyée, expliquant que, quand même, elle commençait un peu à fatiguer de ce métier.
De son suicide.
De Christine Renon, moi, je ne connais que ça. Je n’ai pas eu… je ne sais pas comment appeler ça. La force. Le courage. L’envie d’en apprendre plus sur elle. J’ignore le nom de son école, ce à quoi elle ressemblait, si sa classe était pleine d’affiches sur les règles de grammaire. Mais ses mots, les mots de sa lettre ont suffi.
Depuis quelques jours, je vis avec elle. Elle est, comme les quelques fantômes que j’accueille, très silencieuse. Très polie. Et juste derrière moi.
Juste derrière moi, parce que ses mots – est-ce que vous les avez relus, ses mots, Monsieur Blanquer ? Pas juste lus, vraiment relus. – sont importants.
Ils sont presque banals. Une immense fatigue, une impression d’impuissance, de ras-le-bol. Ils sont banals et auraient pu être écrits par tellement d’entre nous. Peut-être que si un événement minuscule s’était produit ce jour-là, son histoire aurait été différente. Comme beaucoup d’entre nous, enseignants, elle serait allé bosser, elle aurait “mordu sur sa chique”, comme on disait dans ma famille. Et ça aurait continué.
Nous sommes un nombre infiniment grand, Monsieur Blanquer, à passer par-dessus toutes les difficultés que Christine Renon évoquait dans sa lettre. Celle que, selon des rumeurs – il ne faut pas croire les rumeurs, n’est-ce pas ? Jamais. – vous avez demandé à ce qu’on ne diffuse pas. Nous sommes nombreux, personnels de l’éducation, à gravir la montagne de difficultés qui, un beau jour, s’est écroulée sur Christine Renon.
Et depuis, le silence.
Nous menons, chacun dans notre coin, une procession funéraire avec nos petites torches improvisées (cette lettre en sera une de plus), avec nos mots maladroits. Sans vraiment de direction.
Parce que la direction, ça n’est pas notre travail. C’est le votre. Donner une direction.
Et, sans vouloir être pénible, je ne trouve pas ça très gentil – oui, gentil – de ne pas donner de direction. De signifier, par votre silence, qu’il n’y a pas de procession, pas de raison de porter nos torches.
Mais Christine Renon est là. Derrière chacun de vos silences, chacune de nos fatigues, chaque moment où nous nous sentons seuls, face à une tâche pour laquelle nous avons de moins en moins d’outils, de possibilités, une tâche qui semble chaque année un peu plus insurmontable.
Pourquoi est-ce devenu si difficile, de s’occuper d’enfants, difficile au point que certains décident de mourir ?
Croyez-moi. Cette question résonne. Résonnera tant que vous n’accepterez pas de la regarder dans les yeux.
Elle et Christine Renon.