Vendredi 20 septembre

Discussion avec deux collègues. L’une d’entre elle évoque ses souvenirs d’enfance devant Le roi lion, et le fait qu’elle aussi a vécu des scènes traumatiques, devant l’histoire de Simba.

Flash-back de cet après-midi là. Visionnage de trente minutes d’une adaptation des Misérables. Les quatrièmes sont en plein ébullition. Ils surréagissent, et cette fois-ci ils sont sincères. La scène de bataille dans l’usine les fait rire du même rire qu’une baston en cours de récréation. Je ne hausse pas la voix devant leur bruit mais devant leur veulerie. Ils s’arrêtent net de rire, par contre, devant la Fantine édentée. “Mais il lui est arrivée quoi ?”

Et enfin, Hilda se dresse, furieuse, quand la mère de Cosette en vient aux mains avec un bourgeois. “Il l’agresse ! Il l’agresse carrément, ça se fait pas !” Dix minutes plus tôt, elle déplorait que Fantine ne soit pas jouée par “une belle renoi.”

Ce n’est pas de la condescendance mais de la surprise, tous les ans renouvelées. Ces mômes sont extrêmement au fait de la réalité, bien plus que je l’étais à leur âge. Mais totalement démunis devant la fiction qui, à chaque fois, les cueille en pleine poitrine.

Et cette année, j’ai davantage balisé les sentiers que j’aimerais leur faire explorer.

Jeudi 19 septembre

Petit tour par le CDI. Quelques élèves en permanence occupent l’endroit !

“Bonjour Monsieur !”

Quatre gamins de Quatrième Avaltout. Avec qui j’ai échangé dix phrases depuis le début de l’année. Ils rentrent dans la catégorie peu enviable des élèves médians. Ces élèves-là ne se trouvent à aucun bout du spectre. Ni ceux dont les appels à l’aide enflamment notre métier, ni ceux qui traversent, victorieux et méritants, leurs années de collège. Des gamins placides, allant au boulot de bonne volonté et assistant, mi-médusés, mi-résignés, aux numéros de leurs exceptionnels congénères. Quel que soit le sens d’exceptionnel.

Annette et Mercedes consultent leurs première notes sur l’ENT du collège et sourient en se rendant compte qu’elles ont plus de 15 de moyenne : “Mes parents vont être trop content, j’avais trop peur d’être nulle monsieur !”

Caspar et Linhardt se renseignent sur les exosquelettes. Caspar et Linhardt sont meilleurs potes, ils veulent devenir ingénieurs. Ils ne savent pas de quoi mais ils construiront des trucs trop cools.

“Regardez !”

Caspar déplie une feuille de papier sur laquelle, entre un robot tout en lames et un policier du futur, se tient un personnage, baluchon sur l’épaule, accompagné d’un chien.

“C’est Le Mat, comme votre tatouage !”

Il reste dix minutes avant la reprise des cours. Dans dix minutes, leurs toutes petites voix se noieront sous le flot exubérant des paroles de Manuela, derrière les transgressions de Ferdinand, Ferdinand, bien sûr, qui pourrait aller tellement loin, dira-t-on dans quelques jours, quand il aura fait une énorme connerie (plus énorme que pousser un camarade dans le canal en face du collège s’entend). On les arrosera, leur mettra de la lumière dessus. Pour exorciser leurs démons, les nourrir, les cultiver.

Ils sont tellement. Vingt-six par classe, le maximum en REP+.

Et puis il y a les petits. Sans condescendance aucune, les touts petits. Qui ne font pas de bruit. Et ces pousses d’êtres humains aussi ont besoin de cette lumière, de cette eau. Mais on abreuve toujours les plus assoiffés.

Il reste dix minutes. J’ai des photocopies à faire. 

“Bon alors, on a peu parlé cette rentrée. Comment ça se passe par rapport à l’année dernière ? Vous avez des sorties orientation qui vous intéressent ?”

Donner de tout, à tous.

Mercredi 18 septembre

Les années passent et la gare de RER devient de plus en plus peuplée. Ça n’est pas qu’il y a davantage de monde – enfin si, probablement, Ylisse est une ville à la démographie galopante – c’est surtout que je reconnais de plus en plus d’usagers, puisque c’est comme ça qu’on dit. De plus en plus d’anciens élèves. Qui prennent le métro pour poursuivre leur vie après le collège, ou le bus.

Ce matin, il y a trois filles dont le nom finit par [i]. On dirait presque une comptine. Trois anciennes troisièmes Glee en [i]. L’une d’entre elles me fait de frénétiques coucous et je les rejoins, affectant le détachement, parce que c’est la classe.

J’ai habituellement du mal avec les conversations de mes anciens élèves. Parce qu’elles consistent à poser des questions hyper cadrées (”Que devenez-vous ?” “Ça vous plaît ?” “Pas trop de travail ?”) et à agiter un passé qui a été dévoré par les élèves dont j’ai la charge l’année en cours. Je n’arrive pas à donner du sens à ces rencontres et, très honnêtement, ce n’est pas quelque chose qui m’intéresse.

Cette rencontre fait exception.

Les trois jeunes filles n’évoqueront pas une seule fois leur collège. Elles parlent du présent, et avec bonheur. Comparent leurs expériences avec ce qu’on leur avait promis, parents ou profs. Se chambrent gentiment. Et toujours avec un sourire immense, lumineux, qui les rend un tout petit peu invincibles.

“C’est difficile et c’est vraiment intéressant !” conclut l’une des trois avant de sauter dans son bus.

Je pars vers le bahut très léger. J’en parle à T. Je lui dis que parfois, on fait du bon travail avec les élèves.

“Avec ceux-là c’était facile.”

Peut-être. Mais donnons-nous du mérite. Credit where is due, je lui dis, même. Avec beaucoup d’orgueil, se dire qu’on est un tout petit peu pour quelque chose dans le sourire de ces filles en i, ça donne de la force.

Mardi 17 septembre

Il y a des moments miraculeux.

J’ignore à quoi ils sont dus.

Ce matin, je me rends avec les quatrièmes Dracofeu au CDI. Les Dracofeu, ce ne sont pas les Avaltout, niveau agitation, mais disons qu’ils sont quand même dans le top trois des quatrièmes qui font convulser leurs profs.

Sur le papier, l’activité a tout pour terminer en scène d’apocalypse nucléaire. Dans le but noble et futile de leur donner l’habitude de lire, je demande aux élèves de choisir un roman et de rédiger un compte-rendu de lecture, crée par T.

La plupart du temps, le choix du bouquin est un passage aussi laborieux qu’interminable, les élèves se livrant à de savants calculs nombre de pages + poids du bouquins x taille de la police – âge du capitaine pour trouver le livre le plus rapide à lire.
Cette fois-ci, le choix est effectué en dix minutes montre en main.

Tout va bien. Il nous reste quarante-cinq minutes de cours. En essayant de ne pas trop transpirer, je demande aux Dracofeu de commencer leur lecture, et de prendre des notes pour leur résumé.

Et. Ils. Le. Font.

Dans un silence de cathédrale, ils entament leur bouquin. Je ne comprends pas. Tout s’est passé comme d’habitude. Nous leur avons présenté l’activité avec J., la prof-documentaliste, ils sont normalement très peu patients, nombre d’élèves perturbateurs se trouvent dans les rangs. Et ils sont tous à bouquiner.

Abasourdi, je m’assois parmi eux, un livre à la main, affectant de lire aussi.

D’un silence de cathédrale, on passe au vide intergalactique un jeudi soir. Du coin de l’œil, je les observe. Pas d’ennui sur leurs visages, bien au contraire. Quelques-uns écarquillent les yeux en tournant une page, d’autres pouffent tout doucement.

Ce sont quarante minutes extrêmement douces.

Peut-être y a-t-il eu un miracle.

Peut-être était-ce juste le matin.

Mais ils repartent tous, leur bouquin soigneusement rangé dans le cartable. Et sereins.

Lundi 16 septembre

Cours de troisième Glee, dans les premières heures de l’après-midi. Ils travaillent calmement, un peu abrutis par la digestion, mais absorbés par leur sujet de rédaction. C’est l’occasion pour moi de reprendre un peu contact avec certains d’entre eux, après cette bizarre séparation d’un an et nos non moins bizarres retrouvailles.

Comme Delphine par exemple, l’une des deux demoiselles d’Ylisse. Sa jumelle a quitté l’option musique, et c’est étrange de la voir bosser sans sa sœur. “Je suis très différente cette année, monsieur !” clame-t-elle.
C’est pourtant toujours la même écriture maladroite, les histoires dont elle adore m’abreuver quand je m’approche d’elle, et ses immenses difficultés. Mais il y a quelque chose d’autre. Un isolement, peut-être. Moins de copines que l’année dernière. Comme si elle commençait à se détacher. Volontairement ou pas. Il va falloir que je le surveille.

Un autre qui continue à cultiver sa solitude, c’est Arès. Depuis le début de l’année, il mobilise toute son énergie à jouer à l’élève modèle. Et Cthulhu sait ce que ça lui en coûte. Je décide de croire à cette attitude. Même lorsque je vois des feuilles se balader dans son cahier.

“Ah monsieur, ça va recommencer à être le bazar, je sens, me fait-il avec son immense sourire, devenu habituel quand il me parle.”

J’affecte un certain étonnement.

“C’est bizarre, tout de même, vous êtes tellement attentif, cette année !”

Il me regarde, l’air de se demander si je ne me fous pas de lui. Je ne baisse pas les yeux, et applique toute ma télépathie à lui transmettre “Tu as le droit de jouer ce rôle et de t’y plaire.”

En troisième Étourvol, j’ai retrouvé Gabocha. À peine plus grand qu’en cinquième, l’air à la fois toujours aussi perdu et paisible. Mais son petit filet de voix coule un peu plus souvent désormais. Et il sourit beaucoup, lorsqu’il lève la main – il lève la main bon sang ! – pour donner des réponses ou exprimer, d’un ton égal, qu’il n’a pas compris, et que, vraiment, il a besoin qu’on lui réexplique.

Mon rapport aux troisièmes cette année est étrange. Sur une cinquantaine, il n’y en a que six que je n’ai jamais vu. Et je me rends compte que, dans leur immense majorité, ils m’ont accepté. Que ce soit dans mes méthodes de travail ou mon caractère, ce que j’aime ou qui m’insupporte, ils me suivent dans leur quasi-totalité. Et cela me rassure : ils ont des difficultés immenses mais je ne perdrais pas d’énergie à leur faire comprendre que je ne veux que leur bien.

Tout l’inverse des quatrièmes, donc, que je découvre cette année. Encore une fois, je manque de me noyer dans le flot de doléances que m’attirent les quatrièmes Avaltout juste avant leur heure de vie de classe. J’hésite avant d’y aller. À me demander que leur dire, et comment le leur dire.

Et finalement, j’en reviens à ce en quoi je crois.

Pendant une heure, je leur parle de gentillesse. Que j’aimerais les voir gentils les uns avec les autres, que c’est ce qui les sauvera. Pas comme ça, bien sûr. Mais le propos est là. Et pour finir, je leur pose une question, une seule. Je leur demande de m’écrire pourquoi ils vont à l’école. Interdiction de répondre qu’ils y sont forcés. C’est une question simple, et terriblement puissante. Trouver leur motivation.

Dépouillage. Sur vingt-six, onze “Je ne sais pas pourquoi je vais à l’école.”

On va chercher.

Samedi 14 septembre

Je serai donc de nouveau le prof de Monica cette année. Monica qui redouble sa troisième, car elle n’a pas été acceptée, dans aucune des orientations qu’elle avait choisie.

Non.

Elle n’a été acceptée dans aucune des orientations que son équipe de profs lui avait proposée et qu’elle avait mollement, très mollement reporté sur sa fiche de vœux.
Monica passera une année de plus au collège et lors de mes premières conversations – mais peut-être suis-je dans l’erreur – j’ai cru déceler du soulagement. Son nouveau cahier de français est propre, son écriture ronde et ses phrases toujours aussi maladroites.

Et je me demande si, parmi tous les élèves dans son cas, elle n’a pas été la seule à réussir à freiner la machine.

Depuis quelques années, on nous enjoint, à Ylisse, à travailler avec nos élèves sur leur orientation, leur projet professionnel. Et ce dès la sixième. Alors oui. Découvrir le monde professionnel est fondamentalement passionnant et de plus en plus important, vu le monde dans lequel nous vivons.

Mais le discours sous-jacent m’attriste un peu. Celui qui souffle que les mômes d’Ylisse n’auront de toutes façons pas le niveau pour de longues études. Qu’il faut les caser rapidement.

Des mômes de quatorze, quinze ans.

Peut-être Monica a-t-elle finalement juste pris un peu plus de temps, s’est-elle dit que se destiner – quel grand mot – au commerce, à la compta ou aux soins des personnes quand on a son âge, c’est trop tôt.

Ou peut-être n’est-ce que ce que je me dis.

Dans tous les cas elle sera à nouveau mon élève. Ça peut être une seconde chance, pour elle comme pour moi.

Vendredi 13 septembre

Parfois lors des longues journées, on retient surtout les parenthèses.

Trop tôt le matin, les écouteurs vissés sur les oreilles. Par-dessus la pulsation de l’”Hyperballad” de Björk, un autre rythme, des pas derrière moi, qui se rapproche.

“Bonjour Monsieur.”

Roog, à nouveau. Le visage moins blasé que la dernière fois que je l’ai vu, il y a quelques jours. Encore un tout petit peu dans le sommeil.

“Je dois rendre ma première rédaction en français.”

J’hésite à balancer un sarcasme sur mon étonnement à le voir changer si vite d’attitude, je me rappelle que ce serait super nazebroke.

“Je peux vous aider ?
– Si je vous l’envoie, vous pourrez me donner des conseils ?
– Bien sûr.”

Il tourne les talons vers son arrêt de bus. J’ignore si c’est un niveau bonus ou si le travail avec ce – môme élève garçon jeune homme gosse ? – va se poursuivre.

“Bonjour Monsieur !”

L’été n’a heureusement pas fait perdre son accent à Laya. Les yeux cerclés d’immense lunettes, elle me décoche un sourire à décrocher un contrat pour dentifrice.

“Vous avez changé monsieur ! Vous avez l’air… je sais pas, plus calme.
– Ça s’appelle les vacances Laya, on est plus zen en rentrant. Mais vous aussi vous avez changé. Vous avez beaucoup grandi.
– Mais trop, monsieur. Des fois ça fait peur comme on grandit trop vite ! J’ai peur de regretter après.”

“Monsieur ?”

Je me retourne dans les escaliers qui mènent vers le RER, vers le week-end. Lorenzo me regarde, l’air toujours aussi perplexe à travers ses verres épais. Lorenzo, un ancien élève de Troisième Glee, qui, sur scène, est un soleil absolu. Et qui, le reste du temps “a l’air en veille, comme s’il gardait son énergie pour la scène” lance T., malicieux.

“Vous allez bien ?
– Oui bien… Ça me plaît le lycée.
– Vous avez pris des options ?
– Oui je fais du théâtre. On a commencé quelques exercices et… ça me plaît.”

L’année dernière, la nonchalance de Lorenzo me blessait un tout petit peu. Je ne sais pas si c’est l’âge ou le fait qu’il ne soit plus mon élève mais je la trouve plutôt belle ce soir.

Je n’ai pas changé, j’oublie toujours très vite mes anciens élèves. Mais certains restent, par hasard ou à dessein. J’ignorais qu’en plus de quelques amis, quelques présences adolescentes me feraient me sentir plus léger à Ylisse.

Jeudi 12 septembre

Les Muses de l’emploi du temps ayant autant d’humour que Bigard et Roucas réunis en un hybride dérangeant, je me retrouve avec un jeudi de deux heures de cours, la première à 10h30, la deuxième à 15h, avec pour finir la petite réunion obligatoire qui fait plaisir de 16h à 18h. Réunion dans laquelle nous allons débattre pour la soixante-douzième fois du logiciel d’évaluation des élèves le plus pertinent. Si ça continue, je vais venir déguisé, Teresa May ou Boris Johnson.

Les deux heures de cours se passent avec les quatrièmes Avaltout. (que j’ai également deux heures demain, quand je vous dis que mon emploi du temps est super lolant). Je m’apprête à les accueillir avec la bienveillance de Beatrix Kiddo dans Kill Bill. Car ces chers petits dont j’ai dressé un portrait poignant l’autre jour ont trouvé très malin de voler la trousse d’une nouvelle collègue hier. Pour l’occasion je me suis sappé en daron, pantalon et veste noire, chemise bleue foncée, regard furax et discours bien senti à la clé.

Sauf qu’en fait non.

L’équipe de CPE, fidèle à sa réputation d’être toujours là où il faut quand il faut réussit in extremis à me prévenir qu’en fait, c’était un malentendu et que ladite trousse a été retrouvée.

Du coup je me retrouve comme un idiot.

Comme un idiot devant les Avaltout qui rentrent en classe, aussi foutraques que mardi dernier. Je parviens à les installer à peu près correctement, signalant froidement que je vois les élèves qui changent de place, et qu’il faudrait voir à pas me prendre pour un jambon. Ils baissent la tête, honteux.
C’est le truc avec cette classe. J’ai beau les connaître depuis peu, je n’ai jamais vu des mômes à la fois aussi pénibles et aussi peu retords.

Et ça se confirme pendant qu’on lit ensemble l’épisode des couverts de l’évêque dans Les Misérables. J’ai beau leur avoir fixé pour défi de ne pas l’ouvrir, ils s’emportent.

“Ah le bâtard, le GROS BÂTARD !
– Wesh arrête de dire bâtard !
– Mais ça se fait trop pas, il a volé le seul gars qui veut bien de lui !
– Moi je m’en fous, je travaille plus, je l’aime plus Jean Valjean.”

Je suis sûr que ça fait beaucoup de peine à Jean Valjean. Et puis arrive bien entendu le moment de la rédemption celle ou, spoiler pour un récit de plusieurs siècles, l’évêque volé pardonne non seulement à Valjean, mais lui remet des chandeliers également en argent. Hilda écoute, les yeux arrondis par l’incrédulité, le menton dans les mains. Dorothea, elle, explose :

“C’est une victime, c’est une victime le prêtre !
– Azy tu comprends rien, il fait ça pour le bien de l’autre, là, Valjean Jean ! (Ils ne parviennent pas à saisir lequel est le nom et le prénom).”

La polémique enfle, à tel point qu’un vote est organisé. Monseigneur Bienvenu est sauvé par deux voix.

Ils sont tout petits. Tout perdus. Mais aujourd’hui, la grande majorité a suivi. Ils ont collé le vocabulaire du jour dans le cahier, ont répondu aux questions. Tous ont sortir leurs agendas.
Ce n’est pas rien. La tâche qui nous attends, adultes, consiste à construire une classe, à partir de ces gamins perdus. Et oui, ça peut sembler désespérant. Mais il n’y a pas à sortir de là, le recul critique et la proposition subordonnée passeront par un cahier propre et un carnet de correspondance à jour. Ce sont des pierres, des fondations. Et va falloir les mettre en place.

Je sors épuisé. Un problème administratif me contraint à descendre en salle polyvalente, où Monsieur Vivi et G. répètent avec la quatrième et la troisième Glee. Ils m’offrent “Inochi no namae”, sur lequel j’ai posé des paroles en français, chanté par cinquante voix d’enfants. Ça pique beaucoup les yeux.
“Je suis content de vous entendre à nouveau chanter”, glissé-je à Sarah.

Le sourire qu’elle arbore est le truc le plus beau de ces dix dernières heures.

Mercredi 11 septembre

En troisième Étourvol, il y a Duke. Cela fait trois ans que je lui enseigne.

C’est trop.

Duke n’est pas ce que l’on peut qualifier d’élève agréable. Duke est insolent, et surtout extrêmement pénible avec les autres, à commencer avec les filles. Duke fera tout ce qu’il peut pour transiger avec les règles, protester, faire perdre un maximum de temps à tout adulte commençant à lui parler.

Deux passages en classe relai, deux échecs. Les enseignants qui l’ont pris en charge n’ont pas réussi, dans un groupe de huit, à le ramener vers les apprentissages, à le convaincre de laisser une chance à l’éducation, ou même à le faire parler d’un quelconque projet en dehors de l’école.

Et je suis totalement à bout de patience avec lui. Je me déteste quand je lui parle, je suis incapable, au meilleur des cas d’avoir la voix de Miranda Priestley, et au pire de lui aboyer purement et simplement dessus. Duke est l’élève qui me donne envie, comme nos élèves, d’envoyer des lettres à la Vie Scolaire pour demander à ne pas être dans la même classe que lui.

J’ai absolument tout essayé. Les entretiens individuels, qui se sont soldés par une litanie de “jairienfaitcesttoujoursmoijairienfaitpourquoimoi” répétés en boucle et très forts. Le tutorat (après cinq heures séchées, je dois avouer avoir abandonné) ; essayer de contacter la famille, ce qui s’est soldé par un échec retentissant ; tenter de mettre en place des stratégies avec les collègues, lesquelles ont été aussi efficaces que siffler dans une contrebasse. Ne parlons pas des tentatives d’activités différenciées qui m’ont été renvoyées dans la tronche comme autant de spams dans une boîte aux lettre caramail.

Je suis à bout de patience et ça fait trois ans que ça dure. Avec tout l’égoïsme d’un prof d’une matière qui peut se le permettre, je me dis que je préférerais qu’un autre enseignant s’en occupe. Peut-être B., G. ou T. trouveraient-ils le détail, l’attitude à avoir qui rendrait Duke, sinon motivé par le collège, au moins respectueux des bases.

J’ai des milliards de choses à faire cette année. Et ce n’est pas une liste de priorités, tout est également urgent. Et lui en fait partie.

Seulement je n’ai vraiment, vraiment pas envie. 

Donc cet après-midi je vais pigner, faire la grimace. Et demain tenter d’aboyer un peu moins.