“… quelle quatrième est-ce que tu parles ? – Mais la quatrième Avaltout ! – Mais elle est horrible, je sais pas ce qu’ils ont fait avec cette classe. – C’est la classe de qui ? – Celle de Monsieur Samovar. – Ah le pauvre !”
J’écoute la conversation depuis quelques secondes affalé sur la table dans la pièce annexe de la salle des profs. Je finis par me relever, m’afficher dans l’encadrement de la porte. C., la collègue d’Arts Plastiques me voit et éclate de rire :
“Ah, te voilà !”
Je lui grimace le sourire le moins rancunier du monde. Aucune méchanceté dans le diagnostic que je viens d’espionner, c’est un fait. Depuis la rentrée je me suis renseigné sur “mes” élèves, reçu “mes” parents, fait “mon” plan de classe.
J’ai beau abhorrer ce terme et hurler que “ça n’est pas ma classe”, ça l’est en fait.
Et elle est toute pétée.
Le mélange est explosif : des élèves à forte personnalité, certains adorant l’école, d’autres étant totalement perdus. Des élèves aux histoires personnelles hyper complexes – où n’est-ce pas le cas en REP+ – dont certains sont résidents français depuis moins de cinq ans. Des élèves aux parents hyper-protecteurs mais ne comprenant absolument pas les enjeux de l’école, ou d’autres absolument paumés qui, lorsqu’on les contacte, passent les premières minutes à demander quels conneries leurs enfants ont encore fait.
Une môme qui me demande, lorsque j’invite la classe à retirer les manteaux, si elle doit aussi enlever sa chemise.
Une autre d’un charisme fou, footballeuse émérite, se battant contre ses difficultés avec une volonté hallucinante.
Un gamin qui, depuis le primaire, demande tour à tour à ses enseignants pourquoi il est à l’école. J’attends que ce soit mon tour.
Un petit mec brillantissime qui m’a confié ce matin la hâte qu’il avait de ne plus dépendre des adultes.
“Des profs ? – De tous les adultes, monsieur.”
C’est la quatrième Avaltout. C’est un chaos absolu. C’est celle dont je prendrai soin, où je mettrai l’essentiel de mes forces.
La semaine commence avec deux heures de Troisième Glee, toujours en mode turbo-choupi. Je les regarde en essayant de voir ce qu’une année de quatrième durant laquelle nous nous sommes à peine vus leur a fait.
Lorenz continue à assumer son image d’élève brillant. Cahier impeccablement tenu, interventions toujours pertinentes… Toutefois, on commence à sentir les limites de l’exercice : “J’ai besoin de savoir pourquoi vous voulez nous faire apprendre un texte par cœur.” dira-t-il en exagérant un peu trop les syllabes.
“C’est écrit sur la fiche d’aide, tu ne l’as même pas regardée !” le reprend Petra qui, deux ans durant, a été une élève en difficulté. Mais qui n’a jamais hésité poser des questions. Au début totalement foutraques et, au fil des ans, de plus en plus précises. Je la retrouve le regard affuté, toujours désireuse de savoir, de comprendre, mais saisissant désormais pleinement les règles de ce jeu délirant qu’est le collège.
Sylvain est plus beau que jamais. D’abord physiquement. Il sera un lycéen magnifique. Et plus encore mentalement. Il a tourné sa scolarité vers les autres. Vers le professeur, cherchant toujours, dans ses interventions, à faire avancer le cours, voir à le devancer quand il sent que l’ennui s’installe. Vers ses camarades, aidant le plus discrètement possible. Il m’avait manqué, son accent indéfinissable et rauque.
Dorothea, elle, me regarde impénétrable. Elle avait été mon pilier de ses années de sixième et cinquième, d’humeur toujours égale, d’humour toujours pertinent. Et désormais, elle n’hésite plus à faire étal d’une culture dont on sent qu’elle est en pleine croissance. Et quand je lâche un “Calice” lorsque je me cogne le pied contre une table, elle lance un “Et là des québécois se sont sentis insultés”, avant de tranquillement retourner à la caractérisation de son texte.
Il suffira de peu pour que leur année soit magnifique. Et je me demande ce que je peux leur apporter. À ces élèves doux comme aux autres.
Samedi étrange. On s’est relancé dans le boulot, on a à peine senti le masque sur le visage, que déjà, arrêt. (Alors que bon sang que je vais bénir ces courtes pauses, dès la semaine prochaine.)
Par contre, j’ai retrouvé la fatigue.
Celle qui se pose sur le front, le long des membres. Pas une fatigue qui assomme ou qui paralyse. Juste une vieille compagne qui me monte sur le dos, me passe les bras autour du cou.
Et roule.
Souvent on me dit – instant de narcissisme absolu – que je vieillis plutôt bien. Peut-être parce que mon boulot la matérialise cette vieillesse. Le matin à 6 heures quand je me lève. Les dernières heures de la matinée et de l’après-midi. Dans le RER du retour.
Chaque jour elle me peint les rides qui apparaitront.
La première “vraie” journée de cours est un mammouth de 7 heures, durant laquelle je vois plusieurs fois les mêmes classes, mais jamais deux heures d’affilée. Autant dire que je tremble façon chrétien super star d’un spectacle romain.
J’entame la journée avec la découverte des troisièmes Etourvol, que j’ai davantage l’impression de retrouver : j’ai déjà fait cours à la quasi-totalité d’entre eux à un moment ou un autre de leur scolarité et parlé aux autre au mois une fois dans les couloirs. Certains sont parmi les gamins avec qui mes rapports ont été le plus conflictuel. Ils se tiennent droits comme la rectitude morale d’Aragorn, et on sent derrière la soufflante des parents “Je te préviens, si jamais tu poses des problèmes cette année, gare à toi !”, verni de crainte qui se fendille rapidement. Comment les raccrocher entretemps.
Mes deux quatrièmes se suivent, les Dracofeu et les Avaltout. La première est encore totalement inhibée par l’effet rentrée et même en ajustant mes lorgnons de prof dans tous les sens, je ne parviens pas encore à voir dans quelle direction partira ce groupe. Accordons-nous le droit d’être surpris. Surprise, d’ailleurs, quand F. entre dans la salle, pour aider les élèves d’ULIS en inclusion dans le cours. F. est une prof – responsable des ULIS, donc – pour qui j’éprouve autant d’affection que de terreur, devant sa posture professionnelle impeccable. Je m’efforce d’être encore plus précis, encore plus patient. Et me promet de toujours l’invoquer, dans les cours à venir. Élèves ULIS à découvrir également. Ils présentent des troubles totalement disparates, et des capacités inattendues. Je passe les cinq dernières minutes du cours à me faire des nœuds au cerveau en imaginant ce que nous pourrons construire avec eux. Au moins le reste de la classe a l’air de les intégrer totalement, et ça fait plaisir.
La limonade diffère évidemment avec les quatrièmes Avaltout. Ils se montrent un peu plus calmes que la veille (ronflon de ma part+ ronflon de leur CPE + ronflon d’un AUTRE CPE qui a pris l’un des mômes à frapper un sixième, tout de même.) mais tout reste compliqué. J’avise dans un coin de la salle Anita en train d’éplucher soigneusement son crayon à papier. “Vous avez besoin d’un taille-crayon ? – J’en ai un monsieur, mais je VEUX pas l’utiliser. Il est trop beau, il est ROSE !”
Elle profite de ma légère absence pour m’expliquer que sa gomme, c’est la même chose, elle ne l’usera pas, elle est trop belle, trop ronde. Je tente de lui expliquer en termes simples que la destinée d’une gomme est de gommer, d’un taille-crayon de taille-crayonner, mais elle ne semble pas convaincue.
Moment de calme quand je leur raconte Victor Hugo vendant ses textes aux journaux. Comme tant d’élèves perdus, la grande majorité des élèves de quatrième Avaltout adorent les histoires. Je file discrètement des documents en plus à Elza et Oulan, qui étouffaient de discrets et très respectueux bâillements d’ennui. Là aussi, il va falloir donner à chacun.
La journée s’achève avec leur retour.
Les troisièmes Glee.
“Bon, on passe l’année ensemble encore une fois monsieur. – Cette fois, je vous promets que c’est la dernière. – Ah ben si vous nous suivez au lycée, on appelle la police !”
Quelques rires et tout le monde se met au travail.
C’est tellement chouette que c’est tarte. Ils se placent eux-même, les rangs de devant étant occupés en premier “faudra qu’on change, que tout le monde puisse profiter.” Les explications sont assimilées, avec juste ce qu’il faut de questions pour prouver qu’ils écoutent. Du fond de la classe – bien sûr – un Arès souriant participe tout ce qu’il peut. Arès à la vie fracassée, Arès que j’ai tutoré toute l’année dernière, Arès qui ne me lâche pas d’une semelle quand nous allons chercher les manuels. Et comment ça va, et est-ce que je peux rerelire sa lettre de motivation, et est-ce qu’on aura des cours supplémentaires pour ceux qui galèrent en français.
Ivres de fatigue (eux aussi on six heures de cours dans les pattes), et d’envie de séduire, les troisièmes Glee se payent un cours de rêve. C’est bien. Mais de la même matière instable que les rêves. À quoi ressembleront-ils, quand l’euphorie des retrouvailles se sera dissipée ? Une petite voix me chuchote qu’il est 16h40, et que je ferais mieux de kiffer au lieu de partir dans des délires métaphysiques.
Un brin titubant, je quitte le collège en compagnie de T. Deux anciens troisièmes. Laya et
putain Roog.
Laya n’a pas changé d’un poil. Toujours bruyante, toujours d’une amabilité agressive, piaillant que le lycée c’est nul, qu’elle s’ennuie, qu’on fait rien que travailler. Après avoir bramé l’année dernière que j’étais limite un mythomane à lui décrire le lycée comme un endroit où la dose de boulot était nettement plus importante qu’on collège. Je lui fais la petite danse “I told you so” d’Elliot avant de me tourner vers Roog.
“Et vous alors ? – Non mais ouais, c’est vrai, c’est nul, on s’ennuie.”
T. me fera remarquer par la suite qu’il était peu convaincant dans son discours. Le regard fuyant, ses airpods vissés aux oreilles. Ouais. Peut-être qu’il suit juste le mouvement de Laya.
Je combats ma déception. L’imaginer transfiguré après une semaine de lycée, venant pleurer que j’avais raison, qu’il a compris son potentiel est d’un grotesque sans nom. Nous sommes le 6 septembre, il est concrètement le même qu’à la sortie. Je le sais, je le dis à T. Le regard fuyant.
Je prends le RER déjà écartelé de tous ces mômes, de tout ce qu’il faudra faire, dire, être.
Eh ben les enfants je me suis fait motoculter la face, comme rarement !
Résumons.
J’arrive en salle des profs, frais vêtu d’une chemise neuve (et donc pas encore trop recouverte de poils de lapins), me sentant beau et classe. Je suis accueilli par un “Oh là là, on a vu ta liste de classe, on s’est dit que ça allait être horrible.”
Mais ailleuh. Ça fait un peu le comédien prêt à entrer sur scène à qui on dit que l’équipe de On n’est pas couché est venu assister à sa première. J’essaye de garder mon optimisme et descend en salle polyvalente, dans laquelle l’intégralité des quatrièmes s’est installée.
Cheffe doit prendre sa grosse voix pour obtenir un semblant de silence et faire son discours de début d’année. Suite à quoi j’appelle mes ouailles avec qui je monte en classe. Un môme que je ne connais pas encore se porte à ma hauteur. “Monsieur mais vous avez fait quoi ? C’est pas une classe, ça ?”
Du moins je devine ce qu’il dit, car la cage d’escalier résonne d’un bruit qui n’est pas sans rappeler Godzilla un jour de contrôle fiscal. Il me faut quelques instants pour me rendre compte que ce brouhaha infâme provient des gorges de mes élèves qui parviennent à émettre un volume sonore digne du livre des records.
Je prends mon air méchant – celui qui, une fois, a presque effrayé un chaton – exigeant que tout le monde se range devant la porte de la salle et les fait entrer. C’est le cœur serré que, déjà, je vois quelques élèves devenir transparents : ceux qui font moins de bruit, ceux qui seront plus calmes, aux difficultés plus silencieuses, aux personnalités moins colorées. Une montée d’escalier, c’est tout ce qu’il aura fallu.
“Mais maintenant ça tu le sais, ça fait onze ans, tu es au courant, tu dois continuer à les regarder, ils ont le droit à toute ton attention ces petits mecs mutiques, elles ne méritent pas moins ton énergies, ces nanas gauches. Inscris-le au fer rouge.”
J’installe tant bien que mal les gamins à leurs tables et découvre avec joie que, quand la gestionnaire nous a dit que le mobilier avait été changé et qu’il y avait désormais 26 tables par classe, elle n’a pas menti : il y a 26 tables… y compris celle sur laquelle on pose l’ordinateur. Et ils sont 26 dans la classe. Je me retrouve donc à essayer de pousser la machine pour aménager une place à une gamine qui fait déjà la tronche.
Il ne me faut pas longtemps pour identifier le souci avec près de la moitié des mômes de 4ème Avaltout (c’est un POKEMON et si vous gloussez, ben vous avez l’esprit mal placé, eukay ?) : TOUT les fait réagir. Un stylo qui tombe, un mot rigolo, une questions qu’ils ont en tête, une envie de pipi, une frustration : ils sont incapables de se refréner. Je me retrouve bombardé d’interrogations et de remarques plus ou moins pertinentes : “À quelle heure on part ? On peut supprimer les cours de physique ? LV, ça veut dire Les Voisines ? C’est quelle orientation pour travailler au zoo ?”
Les collègues qui viennent se présenter se retrouvent médusés, à me voir tenter de mettre un semblant d’écoute dans une classe qui en semble presque totalement dépourvue.
Ce pourrait être ma Bérézina, à quatre jours de la reprise. Ça ne l’est pas. Juste un profond soupir. Il va falloir construire le socle : apprendre, réapprendre aux élèves à trouver une raison pour laquelle ils sont là. À leur donner les codes, à les pousser pour qu’ils ne subissent pas leur collège. Les éduquer sur certains points qu’ils n’ont pas acquis, qu’ils ont choisi d’oublier. Refuser de les traiter comme les petits enfants qu’ils aimeraient être.
Ce sont les mômes que l’on m’a confié, c’est mon travail. Ils sont insupportables et déjà, je sens quelque chose qui se noue. Je ne pense pas que je les apprécierai, mais je veux absolument les aider. Partout où je me tourne, ou presque, je vois de gigantesques difficultés : d’attitude, de rapport à l’école, de posture. Le travail qui nous attend est pharaonique.
L’après-midi s’écoule doucement pendant que je remplis mollement – et pas très bien – le diaporama que je projetterai demain, à la classe dont je suis professeur principal.
Je n’aime pas ces premières heures, elles sont trop longues.
Trois heures durant lesquelles on remplira les carnets et les différents papiers de bourse – ça c’est essentiel – et puis ensuite commencera le déluge d’informations. Quand je vois qu’après quarante minutes de paroles, mon cerveau débranche, je n’ose imaginer ce qui se passe au bout d’une heure chez les mômes.
Pas envie, non plus, de me lancer dans une activité de création de liens quelconque. Je ne sais pas faire, et n’y tiens pas. C’est mon côté très vieux jeu, je pense, mais ces liens, je n’ai jamais réussi à les créer, solides et vrais, qu’une fois les cours vraiment commencés. Quand nous sommes partis à l’assaut des textes et des mots.
Souvent, j’envie, vraiment, les collègues qui y arrivent : M., le prof d’EPS, qui arrive à créer des activités pleines de sens, C., la prof d’Arts Plastiques qui prend le temps de parler à ses élèves, de leur place dans et hors de la classe, M., la prof d’Histoire-Géo qui, en quelques instants, parvient à s’adapter au langage, au débit, à la façon d’être de chacun.
Il faudra que je passe par les mots. Par l’errance de Jean Valjean et la beauté de Boule de Suif, par la lumière de Camus et d’Antigone. C’est tarte, mais c’est aussi un part de ce costume de prof avec lequel je m’efforce d’être en paix.
C’est une autre de ces phrases que je sors avec une agaçante régularité, particulièrement en début d’année. Parce que le fait est que bosser à Ylisse nous expose à ça : se laisser engloutir par les différentes propositions de l’institution, de la direction, des collègues, des élèves. Ateliers artistique, création de livres interactifs, de jeux vidéo, accompagnateurs de l’association sportive, coordinateur, membre du conseil d’administration, la liste est quasi-interminable.
Il faut apprendre à choisir quelques tâches, que l’on mènera le mieux possible.
Mais, toujours, on hésite. “Au fond, ai-je bien fait de m’engager dans le pilotage de cette classe de raccrochage ?” “Je ne devrais pas me consacrer aux élèves dyslexiques particulièrement ?” “Est-ce qu’il n’aurait pas été plus utile pour les élèves que je fasse du tutorat ?” “Et si j’organisais un voyage scolaire ? Oui mais est-ce que j’en suis capable ? “
Chaque année, au début surtout, chercher ses combats, ceux qui vont porter les mômes le plus loin possible. Et ceux qui nous plaisent aussi. C’est important.
En début d’année, c’est toujours paralysant. Et puis la peur s’estompe. Parce que le choix est fait, et qu’on s’en occupe comme de tout le reste. Du mieux que l’on peut.
Les premiers collégiens. Juste les troisièmes aujourd’hui étant donnée la rentrée homéopathique qui nous est proposée cette année.
C’est tout de noir vêtu – dans un effort grotesque de m’acheter du sérieux et de la crédibilité – que je vais me présenter aux classes auxquelles j’enseignerai. Une minute pas plus, les mômes vont déjà se prendre un Annapurna d’informations sur la tronche. L’idée est qu’ils voient ma tronche, et pensent à amener leurs affaires lors du premier véritable cours de français, vendredi. Je préfère éviter l’habituelle situation du “Ah mais je ne pensais pas qu’on ferait vraiment cours !” de l’élève qui arrive muni de son grand sourire et éventuellement d’un quatre couleur, reliquat de l’année précédente.
La première troisième que je découvre est aux deux tiers composée d’élèves que je connais déjà. Avantage ou malédiction du vieux prof. Mon trouillomètre monte à des hauteurs stratosphériques quand je me rends compte que ça y est, là, maintenant, tout de suite, je dois devenir un adulte. Un prof. Quelqu’un de rassurant, qui sait de quoi il parle. Je m’exécute en espérant que ma voix n’est pas trop étouffée par la crainte, toujours la même : “Mais mon grand, qui es-tu pour leur dire tout ça ?” Regards gentiment indifférents. J’essaye très fort de sortir sans aucune opinion sur ce groupe. Je ne peux m’empêcher d’y reconnaître des élèves qui, s’ils sont dans leur grande majorité plutôt placides, sont toujours extrêmement laborieux à mobiliser (*flashback d’un Monsieur Samovar en sueur se demandant vraiment si se déguiser en Cthulhu n’est finalement pas la dernière option pour provoquer chez ses élèves une étincelle d’intérêt pour le fantastique).
Deuxième porte.
“Bonjour, je suis Monsieur Samovar, je serai votre nouveau professeur de français cette année…”
Regards incrédules. Et puis cinq six sourires. Quelqu’un pouffe.
“Bon. On se revoit avec les cahiers vendredi.”
Les troisièmes Glee hochent la tête. Et je suis dans le vide.
Je ne sais pas. Je ne sais pas comment les retrouver. Après avoir été leur prof principal deux années durant, en sixième et en cinquième, avoir leur avoir dit au revoir, après avoir suivi de loin leur année de quatrième pour le moins chaotique. Je ne sais pas mais je remets ça à vendredi, quand on se verra seuls à seul. C’est une appréhension de luxe, un privilège que je considérerai une fois que tout se sera calmé.
Salle des profs. Là, la pièce a véritablement commencé. Entre la photocopieuse qui ne comprend pas vraiment pourquoi, après deux mois d’inactivité, on lui demande de sortir la, maintenant, une tétrachiée de cartes, plans de cours, schéma et évaluation, la grande table centrale où s’étale déjà un improbable capharnaüm et les voix des collègues. Le bruit de conversations croisées : bon c’est reparti j’ai pensé à une répartition des groupes il est où mon casier cette année quelqu’un sait comment se passe l’accueil des sixièmes on a besoin d’un café tout de suite je dois voir la Cheffe tout de suite si quelqu’un trouve une trousse c’est la mienne.
La journée de demain sera consacrée aux sixièmes. Sans moi donc.
Je quitte le collège, qui s’anime lentement, en compagnie de T. Et de nos envies, évoquées, de cette année.
Et ce dimanche, comme tous les dimanches, on s’évade !
Pour les nouveaux venus, le dimanche sera consacré à une bouffée d’oxygène. Chanson, bouquin, jeu… Histoire de respirer un peu !
Et cet été, je suis parti du côté de Virginia Woolf et de son Orlando. Que résumer est en soi une gageure, et donnerait l’impression de raconter un rêve un brin alcoolisé. Je me contenterai de dire que ce récit raconte, à travers les yeux de son biographe, la vie d’Orlando, noble excentrique, qui, de par une étrange longévité, traversera les époques, depuis son domaine en Angleterre où il attirera l’œil de la reine Elisabeth, en passant par Constantinople ou un clan de bohémien. Oh et il changera de genre aussi.
Orlando donne, de l’extérieur, l’impression d’un machin sans queue ni tête et je l’avais abordé avec crainte, après avoir abandonné Mrs Dalloway que j’avais abordé dans des conditions peu propices à la concentration (sur un téléphone dans le RER, pour tout dire).
J’ai été très surpris de l’accueil que m’a fait le livre. Si les différents épisodes de la vie d’Orlando semblent décousus, ils forment chacun un tout cohérent, tour à tour satire des mœurs d’une époque, spleen, méditations, roman picaresque… Virginia Woolf passe de l’un à l’autre de façon avec une fluidité étonnante et on sent beaucoup de joie dans cette écriture qui ne bascule jamais dans le n’importe quoi.
Et réconcilié avec elle, j’envisage rapidement de retrouver ses pages.