
Cette année j’ai les Quatrièmes Avaltout et leurs dix-sept mille problèmes. J’enseigne aux Dracofeu qui se détestent mutuellement et empoisonnent une ambiance plutôt calme d’une ambiance lourde. J’ai des élèves qui me menacent quand j’ai l’outrecuidance de m’agacer qu’ils ouvrent ma porte en plein cours avant de s’enfuir en courant. Cette année, j’ai un emploi du temps tout pourri et des valises qui vont me valoir un excédent de bagages la prochaine fois que je prendrai le train.
Mais cette année, j’ai retrouvé Benvolio.
“Il doit être content de t’avoir en classe.” m’a dit T. en rentrant. Je l’espère vraiment, parce que moi, ça me rend heureux.
Benvolio, je l’ai connu en sixième et en cinquième. Il a toujours cette dégaine à la fois nonchalante et polie, cette voix rauque dans laquelle un accent indéfini perce de moins en moins, et cette manie d’imiter le langage corporel de ses auditeurs.
Benvolio ouvre toujours des yeux immenses quand je donne une explication. Pas d’étonnement ou d’incrédulité, juste une attention à 2000 watts. Il sourit, rit beaucoup cette année. Un tout petit peu avant quand je fais une bague prévisible, un tout petit peu après quand il ne l’avait pas vue venir. Arythmie de réaction.
Et puis, durant cette année de césure, la confiance du môme s’est déployée en même temps que sa carrure. Il n’hésite plus à demander davantage d’explications, de détails, même quand c’est pour son bénéfice égoïste, et pas forcément pour toute la classe. Il vient chercher quelques mots, à la fin du cours. Il ne parle jamais de ses goûts, de sa vie à l’extérieur, ne veut pas en connaître plus sur moi. Il plaisantera sur une partie du texte qu’on a étudié, sur un extrait qui lui a particulièrement plu.
Benvolio me donne une force immense par son bonheur simple d’être en classe. De par ce choix mutuel d’une relation simple : tu es mon prof, tu es mon élève… ça peut ouvrir tellement de possibilités merveilleuses. Et comme tous il a ses tortures, et comme tous il fléchit, et comme tous nous sommes imparfaits. Mais l’essentiel est dans le moment où nous nous installons en classe. Où nous explorons les textes de Montesquieu, ou ceux à apprendre pour le spectacle de fin d’année. C’est un bonheur immensément complexe, mais paisible et serein.
Il est des liens qui donnent de la force. Qui vous transforment en l’enseignant que vous avez toujours rêvé d’être.