Lundi 7 octobre

Oh punaise que j’ai pas envie d’écrire ça.

Aujourd’hui, je n’ai pas réussi à aller travailler.

C’est comme le mur dont parlent les marathoniens. Tu es aux alentours du trentième kilomètres, tu t’en sors à peu près et tout à coup, il est là. La sentence est irrévocable, tu ne finiras pas. C’est dégueulasse, tu t’es entraîné, tu as tenu le coup, mais il n’y a rien à faire.

Je le sens depuis la rentrée, ce mur.

C’est ce que j’ai expliqué au médecin. Parce que ce n’est pas une question de fierté. Il n’est pas normal qu’un professeur de trente-sept ans, au bout d’un mois, ne puisse pas réunir la force nécessaire à aller travailler. Je me suis dit que le problème venait de moi.

Alors j’ai dit : je le sens depuis que j’ai les bras jusqu’aux coudes dans ces classes qui, plus que les années précédentes, me bouffent une énergie folle. Depuis un mois, je suis en train d’essayer non pas d’enseigner, non pas d’éduquer, mais de donner des réflexes. Non, on ne s’insulte pas. Réfléchis, pourquoi ton comportement est-il inapproprié ? Comment faire pour que tu comprennes ce que je te demande en cours ? Depuis le début de l’année, je tente d’être droit, parce qu’un tuteur, c’est ça. Donner un appui aux mômes, quelque chose autour de quoi ils peuvent pousser.
L’autre jour, une gamine que je n’ai pas en cours est venue me menacer. Parce que j’ai expliqué à ma classe que s’amuser à courir dans les couloirs en ouvrant les portes, c’était un peu naze. “Avec un deuxième service à la cantine, vous vous attendiez à quoi, monsieur ? On a plus le temps d’aller faire des bêtises.”

Ça n’est pas la menace qui m’a atteint. C’est le fatalisme des mômes. Comme s’ils étaient astreints à ce comportement, qu’ils n’avaient pas le choix.

Je crois – je crois, hein, je suis pas sûr – faire correctement cours de français. Je me suis préparé cet été, j’ai encore de l’avance. Mes activités n’ont pas l’air trop pourries. Les mômes adhèrent, souvent.
Et j’aime toujours autant faire cours.

Mais le mur, je l’ai expliqué au toubib, c’est tout le reste. C’est devoir me battre, dépenser la quasi-totalité de mon énergie pour, peut-être réussir à faire passer un peu de ce pour quoi je suis payé : enseigner le français.

Je me déteste, par exemple, quand c’est lundi soir, qu’il est 17 heures. Que j’ai cours avec les troisièmes Glee et que je leur ponds une heure merdique tout simplement parce que je suis épuisé. Que j’ai passé toutes mes heures de trou à appeler des parents. À programmer des retenues qui me servent avant tout à tutorer des mômes totalement perdus, qui ont besoin de tout reprendre à zéro. À réfléchir à comment faire pour adapter mes cours aux élèves dyslexiques, à ceux, niveau SEGPA, dont les parents insistent qu’ils restent en section générale, ceux qui sont absentéistes et décrochent.

Je me déteste quand je perds patience devant des collègues qui me demandent de gérer les soucis de la classe dont je suis prof principal, tout simplement parce que je voudrais passer plus de huit minutes par jour sans y penser.

Et je me déteste d’être dans cet état si tôt dans l’année.

Voilà ce que j’ai raconté au médecin. Qui m’a entendu. Qui a à la fois attisé les braises de ce que j’aime le plus dans ce métier, permis que je m’arrête quelques jours pour souffler, mais gentiment rappelé que le problème est plus profond. Que je dois me demander si je peux accepter ces conditions de travail, si je suis prêt à me battre pour qu’elles changent, ou si je dois me préserver et lever le camp.

Il m’a dit tout ça, et ça m’a fait du bien.

En vrai, moi, ce qui me fait tenir, c’est de me raconter des histoires. Je vais au boulot pour sauver telle élève. J’y vais pour mettre en scène telle pièce de théâtre, j’y vais pour transformer telle classe. Des fantasmes grotesques. Mais qui me portent depuis des années.

Ce matin, je n’avais pas d’histoire assez puissante pour me soutenir.

Alors je vais me reposer. Réfléchir à comment reprendre des forces, comment économiser mon souffle. Je suis reconnaissant à ce médecin, plein d’une humanité brusque, et je me suis aussi très reconnaissant. D’avoir refusé de “prendre sur moi”, de “mordre sur ma chique”, quoi qu’on puisse en dire par la suite (je n’ose imaginer la teneur des commentaires que suscitera ce billet). De prendre le temps d’étayer les fissures avant qu’elles grandissent, avant que les plaies ne purulent.

Ce lundi 7 octobre j’ai craqué. C’est peut-être le début de la fin, ce sont peut-être des conditions de travail qui se dégradent chaque jour un peu plus, c’est peut-être – je le souhaite – uniquement passager. Mais c’est là. Et je ne peux que regarder ce mur en face. En éprouver le grain, la résistance. Me demander si je dois le contourner, l’escalader ou chercher la porte cachée dans ses moellons. En respirant, sans m’en vouloir. Parce qu’on fait tous de notre mieux.

Et il y a des jours où notre mieux, ça ne suffit pas.

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