Et le dimanche, on s’évade !
Parce que ce film ne se démodera jamais…
Et le dimanche, on s’évade !
Parce que ce film ne se démodera jamais…

Je termine la journée d’hier avec trois élèves de quatrième Avaltout en retenue. C’est la règle : plus d’une remarque hebdomadaire dans le carnet, pas de signature, et nous nous retrouvons pour un after hour.
Connaissant la propension des quatrièmes Avaltout à protester pour tout et n’importe quoi, je m’attendais à des protestations, des esquives de retenues, de la sueur, du sang et des larmes.
Eh bien non.
Les mômes donnent leur carnet de correspondance gentiment et ne cherchent jamais à biaiser la sanction. Bien évidemment, hier, je leur demande pourquoi.
“Vous êtes toujours là, les collés du vendredi après-midi.
– Ben oui, monsieur, c’est la règle, non ? répond Hilda.
– Alors celle-là, vous la respectez, alors que vous vous tor… amusez avec le reste ?
– Je sais pas… Ma cousine elle est dans un collège à Orléans et son prof principal, il fait la même chose.
– Et quel est le rapport ?
– Ben c’est normal quoi. C’est un truc qui se fait dans les collèges normals.
– Normaux.
– Normaux.
– Parce que vous pensez qu’Ylisse, ça n’est pas un collège normal ?
– Monsieur…”
C’est Caspar qui a lancé ce “Monsieur”. Un gamin redoutablement intelligent et cultivé.
“Monsieur quoi ?
– On sait, hein, que c’est souvent n’importe quoi, ici.
– Et ça vous dérange ?
– Je sais pas, j’ai jamais vu comment c’est dans les autres collèges. Mais bon, j’aime bien quand on fait des trucs normaux, comme Hilda elle dit.”
Un collège normal. Encore un souhait dont j’ignore que faire. Dont je me demande ce qu’il signifie.

Il est 15h, un vendredi avant les vacances. J’ai les quatrièmes Avaltout pour la dernière heure avant leur départ (il m’en reste deux, me concernant), pour la deuxième fois de la journée. Et nous sommes en train de terminer des exposés, ce qui signifie que certains groupes ont fini leur boulot et d’autres pas du tout. Et qu’il est un peu trop tard pour débuter une nouvelle activité.
Est-ce qu’on se croirait à Capharnaüm ? Non. Capharnaüm ressemblerait à Buckingham Palace, à côté.
Je pourrais sanctionner, mais ce serait, pour le moment, inefficace. D’autant plus que tous les mômes ont fourni un boulot de qualité. Il s’agit d’un de ces rares moments où il n’y a pas grand-chose d’autre à faire que de diminuer le bruit ambiant, aider ceux qui n’ont pas terminé…
Et tiens, s’asseoir à la table de Claude, Sylvain et Ferdinand.
Les trois mômes combinent à eux seuls près de la moitié des sanctions de la quatrièmes Avaltout (dont le palmarès atteint, petit à petit, des proportions olympiques), peuvent se montrer extrêmement désagréables, chacun à leur manière, et sont irrespectueux, tant auprès des adultes que de leurs camarades.
Ils ont terminé un exposé passable. Je prends le temps de leur parler. Ils commencent par une provocation classique, me demandant avec toute l’innocence de Vivendi préparant une OPA l’étymologie du mot bâtard. Je ne me dégonfle ni ne me met en colère et leur répond le plus sérieusement du monde. Nous causons étymologie – de moins en moins ordurière – avant d’enchaîner sur la Révolution Française, Guy de Maupassant, leurs vacances, l’édition et les animaux.
Je leur parle comme aux mômes les plus mignons, avec qui je prends parfois le temps d’échanger. Un cadeau qu’ils ne méritent pas.
Dans un roman, ça les toucherait, les ferait réfléchir. Ils se remettraient en question, reprendraient confiance en l’adulte.
Nous ne sommes pas dans un roman. Je ne pense pas qu’ils changeront en quoi que ce soit après cette conversation.
La vérité est que je l’ai menée pour moi. Pour me rappeler qui ils sont. Pour les sortir des dossiers des problème à traiter et des appels aux parents. Pour leur redonner un peu d’humanité. Sinon je finirais par les haïr.
Et ça, jamais.

“Il y a des profs parfaits, quand même, me dit N. lors d’une conversation dans le RER qui nous extrade du boulot.”
Ma première réaction est de lui dire non. Non il n’y a pas de prof parfait.
Et I. s’impose à ma mémoire.
I., partie du collège il y a maintenant quatre ans, pour devenir chef d’établissement. J’ai assisté à certains de ses cours, des modèles tout à la fois de rigueur, de différenciation et d’exigence. I., prof de troisième, maman, préparant un concours, le tout sans jamais un faux-pli aux vêtements. Impressionnante en tous points.
Et I. est pourtant celle dont, par contraste, les craquages étaient les plus surprenants. Celle qui m’a appris à m’occuper de moi avant de m’occuper du boulot, quitte à demander un joker de temps à autres, sous la forme d’un arrêt. Celle qui m’a expliqué que certains de ses cours, au milieu de ses impeccables préparations, tombaient d’un manuel qu’elle avait ouvert au pif, dix minutes avant l’entrée en classe de ses élèves. Quand, de temps à autres, elle n’improvisait pas.
I. n’a pas été mon amie, mon Docteur Cox, mon idéal.
Mais elle m’a montré à quel point c’est important pour les autres d’être solide sur ses appuis de prof.
Et d’embrasser ses faiblesses.

J’ai passé une partie de l’après-midi à réexpliquer, par messagerie du collège, le cours des propositions subordonnées relatives à Ingrid, qui ne comprenait pas.
Hier, j’ai passé trente minutes à revenir sur les points du vue du narrateur, qu’Amelia n’a apparemment pas saisi l’année dernière.
Avant de discuter vingt bonnes minutes du Père Goriot avec Linhardt, qui a commencé à le lire par lui-même.
“Bon, ça suffit, j’ai besoin de souffler un peu ! ai-je conclu en le poussant hors de ma salle de classe. Vous êtes plein de questions, cette année.”
Linhardt a souri. D’un sourire beaucoup plus calme que lorsqu’il était mon élève, il y a deux ans. Et avec un langage toujours aussi soutenu, mais infiniment plus maîtrisé.
“Vous vous souvenez, monsieur ? Vous nous avez toujours dit qu’on ne devait jamais accepter de ne pas comprendre, en cinquième. C’est quelque chose dont on parle souvent, entre nous. Je veux dire, on essaye de suivre ce précepte.”
Je quitte le bahut avec cette récompense en poche.

Parfois, ils ont juste envie d’être haïssables.
C’est le cas aujourd’hui, durant l’heure de midi. J., la documentaliste, a demandé à trois élèves trop agitées de partir. La première a vidé les lieux en lui balançant un magazine dans la tronche. Les deux autres sont plantées devant son bureau quand nous arrivons avec deux collègues. La posture assurée, le regard des filles qui savent qu’elle vont en découdre.
Je déteste ce genre de moments. Plus parce je les appréhende – et c’est un peu dommage – mais parce que je sais exactement comment ils vont se passer. Et aussi parce qu’ils m’attristent. J. est blanche de colère. Elle accueille ces gamines depuis le début de l’année. Et elles sont incapables de faire preuve de la moindre politesse aujourd’hui. Elles veulent être en conflit, s’indigner, peut-être aussi dire que les adultes les tyrannisent.
Je passe en mode pelleteuse.
Le mode pelleteuse, malgré son appellation assez vilaine, est une technique redoutablement efficace, que j’ai apprise en observant M., dont les méthodes m’inspirent un respect sans bornes.
Sans chercher à négocier, j’étends les bras, et je me mets à psalmodier, sans les yeux vides, et sans croiser le regard des élèves : “Vous sortez. Allez, vous sortez.”
Elles ne reculent pas. Il y a contact. Mais le truc, c’est de ne surtout pas toucher avec les mains. Juste les bras. Et sans le moindre affect. Pas moyen de se révolter devant ce prof qui, juste, avance, les bras étendus devant lui. D’autant plus que les autres collègues présents appliquent plus ou moins le même genre de méthode.
Dans le couloirs, l’altercation se poursuit. Les mômes protestent, et là encore, c’est toujours la même vieille histoire. Elles tentent tout : la négociation, l’insolence, les raisonnements absurdes (”Si vous nous chassez du CDI, on touchera plus jamais un livre !”), en espérant qu’une parole de leur salade verbale nous fasse réagir.
C’est l’un de ces moments moches, qui s’accumulent à l’approche des vacances. Et dans lequel, on tente de ne pas mettre plus d’affect qu’une pelleteuse.

Crédits image : Hulton Archive
Retour d’une semaine d’arrêt maladie.
Et comme prévu, impression d’avoir laissé un film sur pause. À deux ou trois détails près, je n’ai rien manqué. Ça peut paraître réconfortant, mais ça rappelle aussi de façon très saine que personne n’est nécessaire. La galaxie Ylisse continuera à tourner quoi qu’il arrive.
Seul moment vraiment étonnant : la première heure de cours, avec les quatrièmes Avaltout, qui entre dans un silence qui me laisse espérer craindre qu’un chirurgien fou se soit livré sur eux à une ablation sauvage des cordes vocales.
“C’est à cause de nous que vous étiez pas là ? On a entendu des trucs…”
Bien sur qu’ils ont entendu, les élèves ont pour recueillir la rumeurs des capteurs d’une sensibilité à toute épreuve. Je me contente de les fixer, un peu incrédule.
“Non, parce qu’on sait qu’on n’est pas toujours très sympas.”
Avant de m’offrir une heure de cours d’un calme et d’un sérieux total. Que j’accueille avec bonheur et circonspection. Je soupçonne depuis un moment les quatrième Avaltout d’être des tragédiennes en puissance : là, ils sont en train de jouer la grande scène de la contrition, mais me montreront l’après-midi même lors de l’élection des délégués, qu’ils peuvent tout à fait retourner une salle, renverser une urne, et faire monter à 140 décibels leur CPE hyper investie.
Les deux classes de troisièmes m’accueillent avec beaucoup plus de bonhommie même quand, totalement pas en phase, je m’enferre dans des erreurs en corrigeant un exercice. Je ne fais jamais dans la demie mesure : quand je raconte une connerie sur une notion, j’y vais au finish – devant une collègue en plus, tant qu’à faire – à tel point que Benvolio me fixe avec un regard plein d’une compassion pleine et entière. Faudra vraiment que j’arrive à régler ce problème un de ces jours, qui ressort deux ou trois fois par ans comme une gastro.
Je crois aussi Tom. Tom arrivé en même temps que moi au collège, et qui a obtenu sa mutation l’année dernière, dans une région nettement plus douce, mais dans un collège encore plus improbable, au niveau de l’organisation. Il me raconte ses pérégrinations tandis que je roule des yeux incrédules.
Tant de collèges, tant de galaxies avec leurs règles, leurs problèmes précis, leurs injustices et leurs bon génies. Comment peut-on encore croire, en 2019, qu’une seule politique éducative peut fonctionner ?
C’est ce que dira, en substance, Annette alors que nous étudions un texte politique de Montesquieu : “Pour moi, un bon gouvernement, c’est celui qui prend le temps de se pencher sur chaque personne pour le comprendre.”
Et le dimanche, on s’évade !
Le film du Joker m’y a fait penser…

Fin de cette semaine off, donc.
Le toubib m’en avait proposé une deuxième si nécessaire. Je n’y recourrai pas. Envie de revenir selon mes propres termes, de régler les affaires courantes avec la Toussaint.
Tout n’est pas réglé, bien entendu. La Quatrième Avaltout ne se sera pas miraculeusement métamorphosé en une classe d’angelots en mal de connaissances à mon retour. Ou même en classe tout court. Je serai toujours submergé de tâches, chaque jour plus urgentes, chaque jour plus importantes.
Mais me rappeler que, dans cette profession, j’ai la chance de pouvoir prendre mes distances, de respirer quand je le peux, m’aura donné une force incroyable.
Et maintenant reprendre doucement. Et entouré de la chaleur que tellement m’ont donné.
Durant cette semaine T., bien entendu T., m’a été d’une aide précieuse. Et a pris d’un temps limité pour lui, en ce moment.
T. passe un concours qui, peut-être, lui permettra de changer de profession. Il a exploré sa carrière de prof. A réfléchi. Et a pris sa décision sans se la laisser dicter par l’urgence ou le mal-être. En toute honnêteté.
T. passe un concours mais enseigne toujours aussi bien. Avec la même honnêteté, le même dévouement. Il a juste pris moins de responsabilités cette année. Et met toutes les chances de son côté pour s’en aller sereinement.
Parmi les choses que j’espère retirer de cette semaine off, il y a celle-ci : réussir à, toujours, voir mon métier avec autant de lucidité que T.
