Jeudi 31 octobre

“Mais on joue !”

Je pense qu’il s’agit, au boulot, de la phrase la plus susceptible de me transformer en Hulk (bon, un Hulk de 1m77 et dont les actions de brutalité consisteront à hurler en postillonnant généreusement, mais bon…).

“Mais on joue !”

C’est la phrase lancée dans les couloirs quand tu chopes un môme en train de se servir de la tête d’un de ses camarades comme d’un punching-ball, qu’une autre s’amuse à faire trébucher la personne devant elle dans les escaliers ou même lorsque tu sépares une bagarre en bonne et due forme.

“Mais on joue !” façon polie de dire “On n’assumera pas ce qu’on est en train de faire, ça ne te concerne pas, espèce d’adulte, fous-nous la paix.”

Je ne sais jamais que répondre à ça. Répondre efficacement, je veux dire. Je me retrouve toujours à balancer de grands clichés inefficaces : “Ça ne m’a pas l’air d’être un jeu ! “Je veux pas le savoir, donnez-moi votre carnet.” et autre nullissime “Il va y avoir des sanctions.”

C’est cette petite violence quotidienne, banalisée, qui me débecte. Presque davantage que les actes vraiment grave où, là, les adultes auront vraiment prise pour agir.
Je me rappelle un formateur nous expliquant avec beaucoup d’emphase que nous ne pouvons pas laisser ces actes-là s’installer, que ce sont eux qui polluent véritablement un établissement scolaire. Et une collègue répondant, mi-incrédule, mi-résignée “Mais si on fait ça, on ne prend plus le temps de faire cours.”

Les deux ont totalement raison. Je me déteste quand, devant faire entrer en classe la quatrième Avaltout et éviter qu’ils transforment instantanément la salle en annexe du Macumba night club, je me contente d’un vague “Hé, on arrête !” à l’égard du grand troisième qui donne de petites tapes sur le crâne d’un sixième furieux. Mais là, je ferme déjà les yeux sur un début de harcèlement.

La micro-violence ronge, comme une cohorte de nuisibles. Tous les jours. Parfois, on arrive, parce qu’on a le temps, l’énergie, parce qu’on n’est pas totalement submergé par nos préoccupations immédiate, à la repousser. Et parfois non.

Jamais de victoire définitive.

Mercredi 30 octobre

L’autre jour, sur un réseau social, j’exprime mon ras-le-bol (j’aime bien l’expression “exprimer son ras-le-bol”, c’est tellement plus poli que “je grogne tellement de colère que je bave partout”) quant à une énième politique concernant le port du voile lors des sorties scolaires.

Je n’ai pas envie de m’étendre dessus, d’abord parce que ce serait inconfortable, ensuite parce que, en ce temps de polémiques et de réactions qui fusent à tout va, balancer encore un peu de kérosène sur le feu ne serait pas très opportun. 

Une personne répond en disant qu’il y a quand même un sacré contraste entre ce genre de polémique et le fait de faire étudier Les lettres persanes à des mômes. Et c’est là que je retombe sur mes pieds. En me rappelant, après l’avoir oublié pour la énième fois, que c’est là que se situent le combat de l’enseignant.

Au risque de passer pour un élitiste forcené, je me dis que c’est de cela dont les élèves doivent se souvenir, plus tard dans leur vie : plutôt que de petits bonshommes qui s’agitent en râlant dans un écran, les mots et les pensées qu’ils ont découverts quand ils étaient plus jeunes. Même s’ils ne s’en souviennent plus totalement, même s’ils n’ont plus le nom exact d’Usbek et Rica en tête. Qu’ils gardent les mots, et la pensée. Que ce soit un talisman et une armure contre la médiocrité. Toujours retravailler, remettre sur le métier les cours et les activités. Pour permettre aux mômes d’oublier ces réactions affligeantes, ces parodies de débats.

Je l’ai déjà dit et je le répète : ces polémiques malsaines passeront. Mais l’école restera. Tirons-en le meilleur partie, c’est là qu’est l’enjeu. Le reste, ne fait pas le poids, devant tout ce que nous pouvons leur transmettre.

Mardi 29 octobre

J’adore prendre de bonnes résolutions et faire des listes. Imaginez-moi comme une Bridget Jones dégarnie et non soumise au Brexit. Je profiterai donc de ces vacances pour prendre de bonnes résolutions – et m’empresser de ne pas les tenir – quant à mon boulot :

– Commencer à corriger mes paquets de copies le jour même.
– Ne pas élever la voix avant au moins vingt minutes de cours.
– Arrêter de boire le café dégueu de la machine.
– Éviter d’employer les mot-tics que les mômes s’amusent à compter dans mon discours : “donc”, “alors”, “mais par contre”.
– Vérifier les carnets de correspondance de la classe une fois par semaine.
– Remplir ce foutu carnet de texte en ligne heure après heure pour éviter, en fin de journée, d’avoir l’équivalent du Tome 1 de la Recherche du temps perdu à retranscrire.
– Arrêter de boire le café dégueu de la machine quatre fois par jour.
– Ne PLUS prêter tes stylos aux élèves, ce qui te force à te racheter des fournitures chaque semaine.
– Cesser de flipper sur un retard éventuel du RER qui fait que tu arrives 50 minutes en avance au bahut.
– Aérer la salle dans laquelle tu as cours, rapport au fait que des oiseaux chient et meurent dans le faux plafond au-dessus (véridique).
– Prendre le temps de regarder la tête de chaque élève quand il entre en classe, parce que c’est facile d’oublier d’y faire attention.
– Décliner poliment quand on t’offre un café dégueu de la machine.
– Relire cette liste de temps à autres.

Lundi 28 octobre

Aujourd’hui, j’ai 37 ans. Je calcule avec un léger vertige qu’il me reste près des trois quarts de mon parcours professionnel à accomplir.

Combien d’élèves ? Combien d’histoires ?

Combien de temps ?

Dimanche 27 octobre

Et le dimanche, on s’évade !

Ça n’est un secret que pour les quelques heureux qui ne subissent pas mes radotages depuis plus de quelques billets, mais je suis relativement obsédé par la langue japonaise, dans laquelle j’ai décidé de patauger en autodidacte (ne serait-ce que pour réussir à trouver des toilettes lors d’un voyage au pays du soleil levant).

De toutes les possibilités peu onéreuses ou gratuites offertes par internet, cette chaîne youtube est l’une des plus complètes. Elle demande un véritable investissement, mais on a affaire à de vrais cours, progressifs, complets et intelligibles. Sans tomber sur la désagréable et habituelle surprise “pour avoir accès à toutes les ressources, veuillez vous abonner…”

Du coup, si vous souhaitez vous lancer par vous-même dans l’initiation à la langue nippone, que vous disposez d’un temps et d’un courage conséquent… N’hésitez pas !

Samedi 26 octobre

Cette semaine, je suis passé à la poste.

J’avais une dizaine de lettres à la main. Une dizaine de lettres écrites par des mômes de troisième, il y a six ans.

C’est loin d’être un exercice rare. Les lettres, ils se les étaient adressées à eux-mêmes. À ceux qu’ils seraient dans plusieurs années. Au poids, je sens que certains se sont écrits plusieurs pages. Certaines lettres ne sont pas scellées. Pas facile de résister à la tentation de jeter un coup d’œil à l’intérieur.

Combien de rêves, là-dedans ? Quelles envies ? Les mômes – les jeunes gens, aujourd’hui – qui les recevront, s’ils les reçoivent, se retrouveront-ils dans ces lignes écrites pour un devoir il y a si longtemps ?

Des lettres écrites il y a six ans. J’aurais dû me livrer, également, à l’exercice. À quelques jours de mes trente-sept ans, je me pose la question, de plus en plus souvent : que reste-t-il de ces silhouettes que j’ai été ?

Jeudi 24 octobre

Vacances et donc correction de copies. Malgré toutes les difficultés que je rencontre cette année, il y a quelque chose qui me réconforte énormément : sur mes quatre classes, je n’ai encore eu aucune copie blanche.

Tous les mômes essayent, à des degrés plus ou moins divers. J’ignore pourquoi. Si, avec les années, j’arrive enfin à différencier correctement, si mes contrôles sont plus compréhensibles, si les réunions entre collègues pour harmoniser nos consignes portent leurs fruits, ou si le fait que j’utilise la méthode de mon prof d’allemand en prépa (leur dire : “Quand vous ne comprenez pas la question, écrivez : “Aujourd’hui, je fais de la bicyclette.” et à partir de là, voyez ce que vous pouvez changer pour rapprocher la phrase de la question.”) fonctionne.

Mais c’est un fait.

À chaque évaluation, je les vois tous s’accrocher. Tenter.

Et il n’y a rien de plus touchant.

Mercredi 23 octobre

Parfois, ils sont tellement plus grands que ce à quoi l’on s’attend.

“Monsieur, on voit pas mal d’auteurs africains ou maghrébins cette année. C’est un choix que vous faites parce qu’on est à Ylisse ?
– Non, c’est un choix que je fais parce qu’il est important de vous montrer que le français n’est pas que le domaine de la France.
– Ah. Et ils le font aussi dans les collèges genre… haut de gamme ?”

– Les vendredis, 17h, où ils restent un peu pour terminer leur évaluation. “On n’est pas à trois minutes près de week-end, non plus…”

“Monsieur, je me suis renseigné sur Lovecraft. C’était… Waw, un sacré raciste en fait.
– Assez oui…
– Du coup, il va falloir que j’apprenne à oublier ça quand je le lis. Ça doit pas être le seul, je suppose.
– Loin de là.
– C’est dur de ne pas se laisser… polluer ce qu’on aime bien.”

– Tous les groupes snapchat et instagram qui fleurissent pour mettre en ligne les cours pour ceux qui étaient absents. “Non, parce que le logiciel du collège, une fois il bug, l’autre fois il nous déconnecte !”

“Que sont ces petits post-its sur votre cahier, Lorelai ?
– Des choses qu’on a appris avec les profs les autres années sur le même sujet. Ça vous vexe pas que je le fasse ?”

– Ces fois où ils se retournent en devoir pour expliquer une consigne que j’ai mal formulée, sans se cacher. Parce qu’ils savent que là, ils ont raison.

Tous ces petits moments, cachés dans les conflits, les difficultés, rappellent que l’adolescence reste un mouvement ascendant. Et que c’est vers là qu’on aspire à les tirer.

Mardi 22 octobre

Il est des élèves doux. Des élèves qui traversent votre carrière sans se faire remarquer, mais qui contribuent à rendre ce boulot infiniment plus paisible.

C’est le cas, par exemple, de Catherine et Shamir. Je les connais depuis la cinquième et, par le hasard des répartitions, elles sont sœurs d’armes dans la même classe depuis trois ans. De la cinquième à la troisième.

Catherine est une étincelle. Vive, drôle, boudeuse, bordélique, dynamique. À ses côtés, Shamir traverse sa scolarité avec davantage de sérénité (de succès aussi), en regardant toujours d’un œil vaguement amusé les déconvenues dans lesquelles se fourre sa pote. Elles passent leur temps à se chamailler, cherchant toujours à s’attribuer les mérites du travail de l’autre quand elles bossent en groupe. “Monsieur, c’est pas Catherine qui a trouvé, hein, elle est juste venue vous le dire avant tout le monde.” “Aaaaan ça se fait TROP PAS, sans moi personne aurait rien compris au texte !”

Catherine et Shamir ont des résultats qui dépassent rarement le bon, sans jamais basculer dans l’inquiétant. Et elles attendront toujours, toujours le bon moment pour communiquer avec leur prof. Que ce soit pour demander un renseignement ou échanger une plaisanterie en fin de cours.

Jamais l’une des deux n’a causé chez moi autre chose qu’un profond plaisir à les aider. Leur duo, qui n’a rien d’extraordinaire, crée une bulle, non pas de douceur, mais de normalité. À preuve, même la petite clique de garçons pénible de troisième Étourvol leur fiche une paix royale. Comme s’ils avaient compris que non, vraiment pas, les conflits et les mots durs ne les intéressent pas.

Catherine et Shamir font partie de cette catégorie rare d’élèves. Qui ont la force de porter en elles leur univers. Qui s’appuient l’une sur l’autre, pour traverser le tumulte du collège.

Et quand l’une se tourne vers l’autre, je ne réprimande jamais. Parce que toujours, toujours, c’est pour l’aider.

Lundi 21 octobre

À Ylisse, où j’enseigne, le voile est présent partout. Dans la gare où je m’arrête, dans le parking que je traverse, aux abords du collège. Je recroise parfois d’anciennes élèves qui le portent. Et d’autres non.

Je n’ai pas d’avis sur la question. Ou plutôt mon avis n’importe pas, il n’est ni assez informé ni assez réfléchi pour avoir quelconque valeur.

Mais j’ai une interrogation : si le voile n’est pas souhaitable, comme l’explique notre Ministre de l’Éducation Nationale, si tant d’élus trouvent qu’il constitue un danger, pourquoi, alors, n’ai-je jamais rien entendu sur le sujet, depuis six ans que j’enseigne là-bas ?
Pourquoi n’est-il pas demandé à ce que l’on sensibilise les jeunes esprits sur le sujet ? Pourquoi ne recevons-nous pas des circulaires sur le sujet ? Il en pleut toutes les semaines ?

Dans un endroit où le voile est tellement présent dans l’espace public, s’il représente une question aussi complexe et délicate, pourquoi n’est-elle jamais traité ?

Se pourrait-il, qu’en vérité, il s’agisse d’un non-problème ? Se pourrait-il, à tout hasard, que les lois de la République soient bien pensées ? Que, correctement appliquées, elles permettent à chacun de vivre correctement ?

J’observe avec effarement cette polémique, qui a enflé façon soufflé au fromage ces derniers temps. Pas un mot de ladite polémique dans les classes, dans lesquelles la majorité des élèves sont concernés, et où ils aiment s’exprimer. Pas un mot de la part de quelques parents d’élèves avec qui je communique fréquemment.

Le voile intéresse sur les écrans, sur les réseaux sociaux, dans les bouches d’hommes politiques. Il intéresse quand il est étincelle de conflit, prétexte de vilipender une mère devant son gosse en la transformant en symbole. Mais il intéresse infiniment moins au quotidien.

Parce que ce qu’il représente est complexe. Que s’il y avait raison d’en parler, et de parler de sa présence sur la place publique, le débat serait long, ardu, technique, il nécessiterait du temps, de la réflexion. Et pas de drame.

Et ça, ce ne serait pas intéressant, n’est-ce pas ?