
Arrivée au boulot à 8h, départ à 21h. Encore une de ces journées longues comme un univers, qui feraient un bouquin.
L’essentiel donc.
J’entame l’étude de “La parure” avec les quatrièmes Dracofeu. En règle générale, il faut bien trois bonnes heures à batailler contre un intérêt poli pour que la sauce prenne. En général, les élèves ne commencent à vraiment s’y intéresser que lorsque l’histoire prend une tournure policière. Là, ils réagissent au quart de tour, devant l’attitude de Mathilde, l’héroïne, face à sa vie. Entre ceux qui la honnissent pour ses rêves de richesse et les autres, habituellement beaucoup plus rares, qui la soutiennent. “Et pourquoi elle n’aurait pas le droit, au fond ? Elle n’a le droit de rien, elle peut bien avoir envie !”
Ils sont souvent étonnants. Et encore une fois, mon regard de lecteur évolue, heureux des nouvelles perspectives que proposent les mômes qui n’ont désormais plus qu’une seule envie : en apprendre davantage sur cette femme inventée qui suscite des débats bien réels.
Durant la pause de midi, T. me dit que, durant son voyage à Londres, il est allé voir Wicked. Je maudis le fait que le collège nuise à la qualité de nos échanges. Je suis déjà fatigué d’une matinée de cours, préoccupé par mille problèmes. Nous serions chez nous, devant un verre ou en train de nous balader, je lui dirais que j’ai écouter des centaines de fois l’enregistrement. Je lui raconterai le magicien d’Oz, je lui parlerai d’Out of Oz, de Kristin Chenoweth, de comment Elphaba fait pour tenir sa note dans Defying Gravity quand elle est projetée en l’air. Je n’arrive qu’à balbutier deux trois inepties. Dans ces moments-là, je déteste le collège, et j’espère, obscurément, qu’il lui arrive de me lire pour que l’écrit rattrape les insuffisances de l’oral au travail.
Je prends aussi, enfin, le temps de parler avec D. D. est un AED (ou surveillant) dont je suis instantanément tombé raide dingue. D. se sert de son salaire d’AED pour financer sa thèse en musicologie. D. est un ancien boxeur, un chaman orc dans World of Warcraft et un merveilleux conteur. Cela fait plus d’un an que j’avais envie d’avoir une longue conversation avec lui.
Et ça valait le coup.
La journée se conclut par la remise du diplôme du brevet, organisée par l’experte main de Y. et du reste de la vie scolaire. Les anciens troisièmes, nouveaux secondes, viennent chercher leur diplôme.
Comme je le dis à Monsieur Vivi, il s’agit de l’une des rares cérémonies que j’apprécie vraiment. Parce qu’il y a quelque chose de concret. Ils ont tous conquis ce diplôme. Ceux qui sourit devant la prétendue inutilité de l’examen ou sa facilité sont les privilégiés a qui on n’a cessé de seriner que de telles conquêtes se présenteront aisément dans leur vie. Et même si c’est la pure vérité, il est beaucoup d’ados qui ne le savent pas. Presque tous arborent un immense sourire. Et viennent aborder leurs profs.
Il y aurait aussi beaucoup à dire sur ces conversations, mais je ne retiendrai que ce moment.
En fin de compte, ne restent que Monsieur Vivi et moi, chacun entourés par un groupe d’élèves. Je me rends compte que s’il fallait nous raconter, l’un et l’autre en tant que profs, ce sont ces élèves-là qu’il faudrait choisir.
Monsieur Vivi s’entretient avec les anciens troisièmes Glee, dont il a été l’enseignant et le mentor durant quatre ans. Ils parlent musique, conservatoire, révolte contre ce qu’ils ne comprennent pas. Avec beaucoup de sourire et de calme. Ils parlent avenir avec des mots très simples, et très doux. Ils sont très beaux.
Autour de moi, ne se trouvent que des élèves de la troisième Bazoukan. La classe la plus attachante, horripilante et foutraque que l’on puisse concevoir. À commencer par Kasim et Tybalt, deux ados placides et rigolos, qui n’ont jamais poussé leur talent. Mais ont toujours su faire des efforts quand c’était nécessaire. “En tout cas monsieur, un truc de bien, c’est qu’en français, on n’est jamais perdu. On accroche les petits crochets que vous nous avez donnés, tac tac tac, et on s’y retrouve dans n’importe quel texte !” Je rougis sottement, tandis que Kasumi court à ma rencontre : “Monsieur, vous vous rappelez de quand j’avais amené un sabre dans la classe ?”
Même voix de petite fille pour cette gamine aux résultats effarants d’excellence, capable d’arracher le score maximum à ses évaluations et à ses jeux PS4.
“Monsieur, vous savez que Kasumi, elle a rompu avec son copain imaginaire de troisième ? Celui dont vous vouliez pas qu’on se moque ?”
Après avoir fait mille manières pour entrer, Roog est enfin là. Et me décoche le sourire de sale gosse qui me donne autant envie de l’engueuler que de le prendre dans mes bras.
Ils me racontent tout dans le désordre : le menu à la cantine (”C’est immonde, ils nous donnent à bouffer les pâtes d’hier et le riz de demain !”), les mangas qu’ils lisent, les romans qu’ils ont entamé (”On décroche pas, monsieur, jamais plus !”), leurs résultats scolaires, leurs jeux vidéo, leurs projets… Ils font de leur mieux. Même quand ça n’est pas facile.
Je rentre beaucoup trop tard. Trop fatigué par une seule journée.
Mais ce soir, ça n’est pas grave.