
Hier soir, je reçois les parents de Kirke. Kirke est un gamin véritablement excellent en classe. Il frôle les 18 de moyenne générale et valide toutes les compétences possibles.
Le problème est qu’il est insupportable. Il passe son temps à exciter le reste de la quatrième Avaltout (pour qui, je le rappelle, la chute d’un stylo bleu est un événement digne d’un spectacle de Lady Gaga dans lequel elle révèlerait qu’en fait, elle était David Bowie déguisé), à provoquer les profs en choisissant ceux qui réagissent le plus à ses piques et à joyeusement mentir à ses parents, persuadés qu’il s’ennuie de par la facilité avec laquelle il avance dans le programme. Sachant que les activités supplémentaires que je lui ai proposées ont été accueillie avec autant d’enthousiasme qu’une politique sociale décente au gouvernement.
Entretien avec les parents, donc. Et je sens dès le départ que nous faisons fausse route. La mère et le père sont parfaitement lucides quant aux problèmes de leur fils, dont j’ai l’impression qu’il entend pour la énième fois un discours mainte fois rabâché. Tu dois gagné en maturité, tu travailles pour toi, tu peux avoir un statut auprès de tes copains et être un bon élève, regarde, Untel avec qui tu es copain y arrive…
Le môme hoche la tête, l’air contrit juste comme il faut. Rien ne semble fonctionner. Cet entretien est totalement inutile. Pourtant, quelque chose résonne, à l’arrière de mon crâne. Quelque chose que m’a dit L., ce matin, et dont je ne parviens pas à me rappeler. Je fixe Kirke droit dans les yeux. Dans le blanc des yeux…
“Kirke, vous dormez bien, la nuit ? Vous avez les yeux bien rouges…
– Oh, c’est la piscine ça ! Il y va tous les jours, de 18 à 20h.
– Vous arrivez à gérer la piscine et les devoirs ?
– Il s’en sort depuis la primaire, vous inquiétez pas.”
Pour la première fois depuis le début de l’entretien, je vois la ligne des épaules du gamin osciller.
Et lorsqu’ils quittent la salle, je saisis une bribe de dialogue.
“Il est trop tard pour aller à la piscine, du coup.
– T’inquiète, maman, c’est pas grave.”
D’un problème vers l’autre. Il serait facile de laisser l’orgueil me bouffer et me dire que j’ai touché le jackpot. Que Kirke est en fait un esclave du sport et que c’est ça qui l’excite à ce point à son âge.
Du calme.
C’est une piste. Il faudra en parler, seul à seul, avec lui. Tirer lentement le fil. Qui, si ça se trouve, ne mènera à rien. Et il faudra alors à nouveau trouver une raison.
C’est là l’un des aspects les plus délicats du métier, et qui ne souffre pas l’approximation. Si je colle une étiquette fautive sur le cas de Kirke, il en souffrira autant que si je m’en foutais. Les semaines à venir s’annoncent compliquées.
Et c’est l’un des plus faciles des Avaltout.
Et ils sont vingt-quatre.