Jeudi 7 novembre

Les quatrièmes Avaltout observent un silence très – très – relatif, durant cet exercice alerte intrusion. Assis sur le sol, le dos contre le mur, ils pouffent et chuchotent des bêtises.

Sauf Caspar. Caspar regarde autour de lui, l’air totalement perdu.

“C’est vrai, monsieur, ce qu’il se passe ?”

Caspar n’est pas précisément ce qu’on peut appeler un élève brillant. Il fait partie de ces gamins aux côtés adorables, mais qui aurait dû, depuis un moment, être orienté dans une structure adaptée aux élèves ayant des difficultés d’apprentissage. La quatrième est un moment particulièrement compliqué pour lui : le passage à l’abstraction, la nécessité de se concentrer davantage lui posent vraiment problème.

Un peu sur les nerfs parce que j’ai dû expliquer en langue des signes à Nadette que si elle recommence à faire des doigts à Linhardt, je la donne à manger toute crue à des piranhas radioactifs, je me contente de le regarder en levant les yeux au ciel.

Sauf qu’il m’agrippe le bras.

“Si je meurs, vous dites à ma maman que je l’aime hein.”

Heureusement, il a murmuré cette phrase, ce qui fait que seule Hilda l’entend et rugit de rire, ce qui consacre joyeusement l’échec de la classe à cet exercice. Je ne réagis pas à cette transgression, parce que je m’aperçois que Caspar est au bords des larmes.

“C’est un exercice Caspar, c’est pour du faux.
– Vous dites pas ça comme ça hein ?
– Je vous le jure.”

Je termine l’heure avec un goût amer en bouche. Que j’enseigne à une classe hétérogène, je le savais déjà. Mais j’avais expliqué ce qu’il allait se passer aux quatrièmes, ils savaient tous qu’un exercice, une simulation, allait avoir lieu. Caspar n’a pas compris.

Il n’a pas compris que nous vivons dans un monde où, merde, il n’est pas impossible qu’un trou du cul décide de se pointer avec une arme et de la vider dans une école. Que c’est une minuscule éventualité, mais qu’elle existe néanmoins. 

Et si je m’en tiens à ma lettre de mission, mon job est de lui apprendre la différence entre une subordonnée relative et conjonctive, lui faire découvrir les subtilités du verbe hugolien et éventuellement de le faire réfléchir à une orientation possible.

Parfois je me demande de qui on se moque le plus. D’eux, de moi, ou de l’avenir en général.

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