
Cours du lundi matin en troisième Glee. Nous sommes en train d’étudier un extrait des Confessions de Saint Augustin. L’auteur se décrit bébé, malheureux de ne pouvoir communiquer :
“Mais comment il a fait ? Personne se rappelle de ça.
– J’avoue. D’ailleurs quand est-ce qu’on se rappelle ?”
Grand silence. Le genre de silence que j’affectionne particulièrement, celui où tout le monde réfléchit brusquement à quelque chose qui vient de subvenir. C’est aussi le moment où je peux me la péter, en me la jouant prof de film américain, genre Robin Williams dans les Poètes disparus, celui qui a la solution.
“Quand on commence à parler. Ce sont les mots qui forment la mémoire.”
Silence. Et puis, Benvolio lève la main.
“Et… Et quand on parle deux langues ?”
Nous y sommes. Une écharde sous la peau de Benvolio depuis que je l’ai rencontré, au début de la sixième ; il a un léger accent, peu fréquent à Ylisse, une musique slave dans la voix. Et à chaque fois que j’ai évoqué la langue qu’il parle à la maison, son bilinguisme, son visage habituellement avenant s’est refermé. Je le regarde. Il me fixe, il attend une vraie réponse.
“Qui a grandi avec deux langues différentes ?”
Un bon tiers de mains se lève.
“Est-ce que vous vous rappelez d’avoir eu du mal à comprendre le monde, quand vous étiez petits ?”
Sourires étonnés. Non. Non pas vraiment maintenant qu’on y pense.
“Le cerveau humain est capable de comprendre. Tout enfant, vous avez compris qu’il y avait différentes langues. Et votre monde s’est construit comme ça.
– Donc en fait, ça veut dire que plus on a de vocabulaire, plus on se rappelle de choses ! interrompt Delphine.”
Je souris.
“Un philosophe au nom imprononçable a écrit au XIXe siècle : “Les limites de ma langue sont les limites de mon monde.” Plus vous saurez nommer de choses, plus vous aurez de quoi désigner ce qui vous entoure, plus votre monde devient riche.”
Et puis, parce que j’adore faire des références cachées à la pop culture, je rajoute :
“Le monde se finit avec vous. Alors ayez à cœur de l’étendre.
– On n’est plus vraiment en français, là monsieur non ?
– Plus vraiment, Benvolio. Mais il y a des moments où il faut prendre le temps, non ?”
Il hoche la tête, un immense sourire sur les lèvres.