Samedi 14 décembre

J’avais rarement vu une baffe aussi retentissante que ce vendredi, en pleine salle informatique. J’ai vu la tête de Matthew partir en arrière. Je me précipite entre lui et Sain, priant très fort le grand Cthulhu que, pour une fois, ma présence soit assez impressionnante pour les dissuader de continuer leur pugilat.

Je fais immédiatement sortir Sain avec un de ses potes, car je sais que lui obéira. Matthew a un sourire immense sur les lèvres. Il sait. Il sait que j’ai tout vu.

“Vous allez par le sanctionner, monsieur ?
– Pas tant que je ne suis pas sûr que vous n’irez pas le taper en retour.“

Il me regarde et son sourire s’élargit. Et à ce moment-là, je déteste Matthew. La version que me donnera un peu plus tard Sain – que je crois, mais que l’éthique m’empêche de défendre plus qu’une autre – est que Matthew, après l’avoir insulté à mi-voix pendant le début de la journée, a tenté de le faire tomber de sa chaise pendant que je m’occupais d’une élève.

Je le crois parce que Matthew est comme ça. Il est capable de faire preuve d’une intelligence redoutable pour semer le chaos dans la classe de quatrième Avaltout, qui n’en n’a définitivement pas besoin.

Cette claque, c’était celle de la condamnation et du soulagement, celle d’un môme qui se fait justice lui-même parce qu’il a le sentiment que les adultes le lâchent. Je réplique d’un ton infiniment plus convaincu que mon ressenti :

“Il fallait venir me voir immédiatement ! Je vous l’ai dit mille fois, on ne se fait jamais, jamais justice soi-même.
– Vous savez très bien comment il fait, et vous savez que c’est pas aussi facile !”

Bien sûr que je le sais. Et je sais également que je vais devoir sanctionner, sanctionner davantage l’agresseur que l’agressé, dans ce cas. Je m’en veux d’avoir tourné le dos à Matthew, sans m’être assuré qu’il était assis, avec son groupe, et bien au travail. Je m’en veux de m’en vouloir de ça : j’ai affaire à des êtres intelligents et civilisés, je dois pouvoir leur tourner le dos sans qu’ils s’écharpent. Je m’en veux de ne pas réussir à mettre fin à cette situation qui gangrène la classe envers laquelle j’ai des obligations.

Je déteste les moments où, dans ce métier d’enseignant, on se casse la gueule sur des apories.

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