
Fin du premier trimestre.
“C’est sans doute l’année de trop.”
Combien de fois aurais-je entendu cette phrase, prononcée par des gens inquiets pour moi. Parents, amis, proches, se demandant si je ne suis pas en train de craquer sous le poids de l’enseignement à Ylisse. Et sous la répétition des mêmes tâches, des mêmes problèmes également. Être à la fois prof et éducateur, devoir produire des innovations pédagogiques, parce qu’en REP+, suivre les mêmes méthodes deux ans d’affilée, c’est ringard, subir le RER tous les jours…
C’est vrai. Tout ça est vrai. Et je pourrais choisir de me soumettre à la loi des cycles.
Mais ce trimestre.
Ce trimestre, quand je me retourne, je vois les progrès, minimes, mais profonds, de la quatrième Avaltout. Qui, pouce après pouce, s’extrait du marécage de “classe à qui il est impossible de faire cours.” Dont plusieurs élèves – certains, pas tous, encore – deviennent justement ça, des élèves. Il est sans doute aberrant de se satisfaire de ce qui semble si peu. Quand bien même. Beaucoup dans ce groupe peuvent être sauvés. Retrouver le chemin de la classe, du collège.
Je vois les troisièmes Glee se remettre à bosser, à bosser vraiment. Cesser de se contenter de ce rôle, figé et un peu mortifère de “gentils élèves” pour se rendre compte qu’ils valent plus, infiniment plus. S’accrocher tandis que, à un rythme de plus en plus soutenu, je revois les bases et lance les filins vers les tâches ambitieuses de la troisième : corseter tous les outils acquis les années précédentes pour comprendre de grands textes, et les belles idées qui soufflent dessus.
Je vois M., avec qui j’ai l’impression d’avoir enfin relié le contact, très ténu, mais qui me manquait tellement. Je vois l’amitié sans failles de T., de Monsieur Vivi, de L., de Lady T. et de tant d’autres. Je vois ces nouveaux collègues avec qui je parviens à nouer des liens solides, je vois G. qui est venu me parler de sa lecture de Dune. Tous ces adultes, qui m’apportent au moins autant que les enfants.
J’entends “Rehab”, d’Amy Winehouse. J’étais allé voir le documentaire sur sa vie jour de sa sortie, à la toute première séance du matin. Alors que je n’avais jamais rien écouté d’elle en entier. Je n’ai jamais compris pourquoi. Je choisis de me dire que c’est parce que, plus de dix ans plus tard, les élèves de la section Glee chanteront cette chanson traduite en français pour leur spectacle de fin d’année.
Je vois, j’entends, j’écris. Ces jours qui ne se ressemblent que si je ne fais pas l’effort d’aller en chercher ce qu’ils ont d’unique.
Il y a des années plus difficiles. Ardues. Arides. Mais pas d’année de trop.