
L’autre jour, j’ai appelé chez Sylvain. Cela fait plusieurs semaines que les remarques s’accumulent dans son carnet et qu’il en fait de moins en moins. Et mes remarques s’écrasent sur son indifférence un peu comme les tentatives des grévistes de communiquer avec le gouvernement français s’écrasent sur sa certitude.
Au bout du fil, je tombe non pas sur ses parents mais son grand frère. Grand frère que j’ai eu également en quatrième, lors de mon arrivée à Ylisse, et qui s’est ingénié à transformer mes cours en une répétition de soirée d’enterrement de vie de garçon au niveau de l’ambiance et du niveau sonore. Autant dire que l’entendre aujourd’hui se soucier de son frère en disant qu’il est important qu’il “ne fasse pas de bêtises” me donne très fort envie de rigoler, tout en le saisissant par les épaules en hurlant “JE SUIS CONTENT DE TE L’ENTENDRE DIRE !”
Concernant Sylvain, toutefois, le diagnostic est assez clair : il s’ennuie. Même s’il ne rentre pas dans la case traditionnelle de l’élève brillant, le môme est futé, intéressé et, surtout, recherche le contact avec les profs. Pour bosser, il a besoin qu’on le remarque. Qu’on sourit à ses mots d’esprits, qu’on lui demande de se mettre au travail.
Et dans une classe comme la quatrième Avaltout, dans laquelle une partie non négligeable du temps est consacrée à empêcher un gamin de ne pas mettre le feu aux rideaux, ou à trouver un moyen de remédier le plus efficacement possible aux lacunes ou aux mal-être des uns et des autres, Sylvain s’embête. Parce que non, il n’est pas spécialement malheureux. Ni en difficulté. Mais il a besoin d’attention. Sinon, il déconne. Regarde ailleurs, attend. Et, finalement, prend le chemin, très banal, d’énormément de collégiens qui se rappelleront de ces années comme confuses, et vaguement pénibles.
Pourtant j’aimerais lui consacrer du temps aussi, à Sylvain. Parce qu’il est drôle, que son humour, un peu sarcastique, est rare en quatrième. Et tout simplement parce qu’il est l’un de mes élèves. Atteint de ce syndrome qui tourment souvent le bahut d’Ylisse : ni assez mature pour s’en sortir tout seul, ni assez en difficulté pour que des légions d’adultes lui viennent en aide.
Je passe mon temps à faire ce calcul débile – en expliquant qu’il est débile – devant mes classes, leur disant que si on divise cinquante-cinq minutes par leur nombre en classe, on obtient à peine plus de deux minutes à consacrer par élève par cours. Et même si c’est débile, je tiens mentalement le compte qui sont en déficit grave de ces minutes. Sylvain en fait partie.
Et ça m’emmerde.