
En ce jour de reprise je m’aperçois que :
– Quitter le foyer à 6h30 a toujours l’impact psychologique d’un coup de Doc Martens dans l’entrejambe.
– Je me carre une réunion au bahut samedi matin ce qui met immédiatement mon humeur dans la zone “Tempête Katrina” de mon baromètre émotionnel/
– Je reprends avec les quatrièmes Avaltout ce qui veut dire qu’une heure d’échauffement est exclue, il va falloir être en mode septième sens tout de suite.
Et, bien entendu, les élèves de me déçoivent pas. En moins de quatre minutes, je confisque une paire d’écouteurs avec laquelle Kimi s’emploie à fouetter Rufus (”Mais c’est parce qu’ils sont amoureux monsieeeeeeur !”), je tente de convaincre Hilda que bramer “Bonne année” à chaque fois que quelqu’un passe dans le couloir – maudites portes vitrées – n’est pas obligatoire et m’aperçois qu’un peu moins de la moitié de mes ouailles dispose de son cahier de français.
Je combats très fort mes sanglots tandis que j’entame une leçon de grammaire. On mésestime souvent les valeurs lénifiantes de ce genre de cours. Dans cette matières fuyante, où tout est question d’interprétation et de subjectivité, le fait de s’entraîner sur des règles un peu solide a quelque chose de rassurant. Et c’est donc avec une bonne humeur relative – et bruyante – que les mômes se mettent au travail.
“Monsieur, c’est vrai qu’on est en guerre ?”
La question fuse comme à chaque fois que, dans un rare moment de concentration, les élèves ressentent le besoin de parler de quelque chose qui les titille. Explosion de réactions :
“Oui, ils l’ont dit à la télé !
– Oui il y a / insérer ici un vlogeur quelconque / qui l’a dit !
– Moi j’en ai parlé à mes parents ils m’ont dit de me taire.”
Il y a deux types de questions hors-sujet au collège : celles lancées pour gagner du temps, sur laquelle on espère que le prof va disserter, et celles auxquelles les élèves veulent une réponse d’adulte censé être dépositaire d’une autorité. Un prof donc. Le silence quasi-surnaturel pour la quatrième Avaltout me laisse penser que je me trouve dans le deuxième cas.
“C’est une question très compliquée. Il y a la guerre entre plusieurs pays, et des gens en souffrent terriblement.”
Je ne peux ensuite que leur donner des ressources pour se renseigner. Moitié en espérant développer leur esprit critique, moitié, je l’avoue, pour détourner leur attention d’un problème qui m’est insupportable. Parce qu’après tout, hein, je ne suis pas payé pour ça.
Et déjà, je vois que j’enfile mon armure.
En évinçant les sujets.
En refusant de m’indigner autant que je le ressens aux tripes devant une insulte terriblement misogyne. Ne lui hurle pas dessus. Reste froid. Sanctionne mais surtout explique.
En, déjà, laissant passer dans le couloir de petites incivilités pour traiter les plus importantes.
Cette armure est nécessaire. Vitale. Pour eux comme pour moi.
Mais, comme après chaque vacance, il y a ce moment terrible, où je me rends compte que je ressens beaucoup moins bien.
Comme disent les anglais : ça vient avec le territoire.