
“… Et la biographie de Mary Shelley raconte que celle-ci aurait appris à lire dans le cimetière, tandis que son père se recueillait sur la tombe de sa défunte épouse…
– SUR sa tombe ?”
Je pousse un soupir exaspéré et lance à Jourdain un regard éhontément piqué à Meryl Streep dans Le diable s’habille en Prada.
“Oui, voilà, il montait sur sa tombe et il pique-niquait dessus.Il
– Mais monsieur, vous énervez pas, j’ai le droit de demander, vous avez plus aucune patience !”
Le reproche me frappe en plein visage. Pas par sa formulation mais par sa justesse. Jourdain a épuisé toutes mes réserves de patience à son égard. J’ai été son prof en cinquième et cette année en troisième. Il n’a que peu changé, physiquement comme mentalement. Jourdain continue à prendre la parole de façon totalement anarchique, à se lever pour aller ouvrir une porte ou fermer une fenêtre, aller faire coucou à un camarade dans le couloir, ou tourner sa table dans le sens qu’il estime, lui, être le bon, et peu importe s’il tourne le dos à son groupe ou au tableau.
Jourdain veut faire le contrôle après ou avant les autres. Il veut le faire à l’oral, là, maintenant tout de suite, où il se met violemment en colère.
J’ai tenté plusieurs approches. Lui ai proposé des alternatives, lui ai accordé du temps et beaucoup de réponses. Rien à faire. Il n’a jamais été disposé, lui à prendre sur lui ne serait-ce qu’un peu, ou à essayer d’infléchir son attitude. Et je ne supporte plus, en pleine activité, de l’entendre me demander si je préfère mes frites au ketchup ou à la mayonnaise (au ketchup, si vous voulez tout savoir), ou bien ce que j’ai offert à ma maman à Noël.
Du coup oui. Quand il intervient, je pars du principe que je devrais encore lui réexpliquer les règles, et je n’en peux plus. Alors je m’énerve. Tout de suite.
Et il en est grandement responsable. Je ne suis pas masochiste au point de considérer que le problème vient avant tout de moi, j’ai connu suffisamment d’élèves difficiles à Ylisse.
Mais la question n’est pas là. Peu importe qu’il soit en tort ou que j’ai déjà fait des kilomètres pour lui.
Il a le droit de demander.
Et je dois être capable, lorsque la question est pertinente ou fruit d’une simple curiosité, de la traiter comme telle. Surtout comme, lorsque ce soir, il n’a pas commis le moindre manquement aux règles de la classe.
C’est usant. Incessamment mettre en perspective, tout le temps tenter d’être juste. Parce que c’est ainsi. Parce qu’ils ont le droit.
C’est le jeu.