Jeudi 9 janvier

Je n’aime pas gronder. Je n’aime pas faire la grosse voix, je n’aime pas le moment où il faut faire comprendre que la limite a été franchie.

Mais il y a des moments où c’est nécessaire.

Non que, pendant ce cours, Zara ait été particulièrement insolente – comme elle sait l’être – ou particulièrement virulente.

Mais elle entretient, depuis plusieurs semaines, un mensonge devant ses camarades. Ce mensonge, c’est celui de l’injustice : l’idée que sa classe, la quatrième Avaltout, est malmenée par des adultes qui lui en veulent personnellement. L’idée qu’ils sont passagers d’un radeau, malmené par les tempêtes. J’ai tenté de démonter cette fiction par le raisonnement. Par la logique. Par l’empathie.

Mais aujourd’hui, je perds patience. Alors qu’une fois de plus, les élèves se plaignent de la frilosité qu’ont les enseignants à leur proposer des sorties scolaires (ce que l’on peut comprendre quand on voit qu’ils sont capable de transformer un cours en un croisement entre un concert de Beyoncé et une invasion de Gengis Khan), Zara lance :

“De toutes façons, c’est pas juste. Commencez par dire oui, et vous verrez qu’on se comportera bien.

– Non.”

La syllabe unique est sortie, parfaitement formée. Pas d’hésitation ou de voix qui craque, comme à l’habitude.

“Non. Vous avez le droit de dire ou de penser ce que vous voulez, mais le monde ne fonctionne pas comme ça.”

L’espace d’un instant, je m’interroge. Monsieur Samovar, qui a beau jeu d’inviter ses élèves à penser par eux-mêmes, à ne jamais prendre pour argent comptant ce qu’on leur raconte, n’est-il pas en train de brasser des clichés ?

Non.

Il y a les clichés et il y a l’honnêteté intellectuelle.

“Vous avez le droit de trouver ça injuste. Vous avez le droit de ne pas être d’accord. Mais ce serait une démission de notre part, ce serait malhonnête d’agir comme ça. Parce que nulle part dans le monde qui vous attend, on vous fera confiance sur le futur. Sans regarder ce qu’il y a eu avant.

– Mais…

– Ce n’est ni un débat ni une négociation. C’est comme ça. Vous devez donner des gages. En vous comportant bien. En expliquant ce que vous attendez de la sortie, et pourquoi. En ayant des arguments qu’on ne pourra pas, nous les adultes, réfuter. En progressant.”

Le mot est sans doute trop fort, il est sorti, tant pis. Zara l’a compris, s’en empare.

“Genre là on est nuls !

– Si vous étiez nuls, je me fatiguerais à vous expliquer tout ça ?”

C’est terriblement difficile. De n’être ni agressif, ni complaisant. De leur montrer qu’il existe des principes qui ne peuvent être courbés. Une partie de moi a envie de se mettre à sourire, de les rassurer, d’être chaleureux. Une autre de crier à Zara qu’elle est irrespectueuse, qu’on se verra à la fin de l’heure, et qu’on reprend le cours sur le conditionnel passé.

Et puis il y a un axe très fin sur lequel se dessine la dignité, et que je m’efforce de tenir.

J’ignore si cette conversation aura servi à quoi que ce soit. J’ignore même si j’ai eu raison. Mais parfois, il faut savoir avoir des certitudes, enterrer ses doutes, même pour quelques minutes. Parce que c’est comme ça, aussi, qu’on prépare les enfants au monde.

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