
Il est 13h, j’attends les quatrièmes Dracaufeu dans la cours de récréation. Il est un peu tôt, personne n’est encore arrivé, sauf Yumei. Yumei est une gamine adorable, le sourire toujours aux lèvres, qui aime bien lire en avance le livre qu’on étudie quand j’explique certains points de cours à ses potes.
“Monsieeeeeeur dites-lui d’arrêter !”
Une grande nana de troisième que je ne connais pas se cache derrière moi. Sur ses talons un môme de la même classe. Je le connais à peine, j’ai dû lui parler une dizaine de fois, neuf pour lui dire bonjour, une pour le prier de retirer sa casquette dans les couloirs.
Ma réponse est toujours la même, que ce soit pour jouer ou pas. Petit haussement d’épaules, sourire que j’espère serein.
“Bon, du coup vous pouvez la laisser.”
Le môme se dirige droit sur moi, me plante les iris dans les pupilles.
“Bougez, vous connaissez pas l’histoire, vous connaissez pas l’histoire !”
Stupéfaction. Il se tient à moins de cinq centimètres de moi, la poitrine en avant, le regard noir et par en-dessous. Je réprime un mouvement de recul. Il s’avance encore, me touche le bras. Volontairement ou pas, je ne saurais dire. De très loin, j’entends mon pitoyable filet de voix articuler :
“Il n’est pas possible de parler comme ça à un adulte. Ou de le toucher comme vous le faites.
– Je vous touche pas, je m’en bas les couilles !”
Il s’approche encore. Je sens littéralement la chaleur irradier de sa peau, nous nous tenons, front contre front. Vaguement, j’entends sa camarade, toujours planquée dans mon dos, lui dire de se calmer. A ce point, je pense que même une intervention de l’équipe de France de football au complet ne changerait rien. Il veut que je plie, c’est inscrit dans le moindre mouvement, dans son regard qui ne bouge pas d’un iota, dans sa poitrine qui se bombe.
Du plus profond de ma poitrine, et jusque sous mes ongles, quelque chose de violent se déchaîne. Animal. Je n’en sais rien. On a empiété sur mon espace personnel en toute connaissance de cause et il y a motif à violence. Des taches blanches me papillonnent devant les yeux. Je n’ai pas à me laisser parler ou menacer de la sorte. Je suis en droit de crier, peut-être même de le saisir aux épaules et d’exiger qu’il se calme.
Je pourrais lui en coller une. Bien sûr que non. Et pourquoi pas ? Je ne le connais pas. Je n’ai aucune histoire qui me permettrait d’adoucir ce qui arrive. J’ignore s’il est sujet à des accès de colère, victime d’une situation difficile, d’une famille violente.
Et à vrai dire je m’en fous.
Je. N’ai. Pas. A subir ça.
Et puis je me dis que dans le dos de ce gamin, il y a Yumei. Que Yumei voit et entend tout ce qui est en train de se passer. Je reprends un tout petit peu le contrôle du brasier qui me court dans les membres.
“Il faut arrêter. Avant que vous fassiez quelque chose de grave.”
Aucune réaction. Si possible, il s’approche encore un peu, avant de hurler qu’il s’en bat les couilles. Si j’étais comme tous les autres collègues, que j’avais un pouvoir magique, le moindre charisme ou de la répartie, peut-être que je m’en sortirais. J’ai juste la force de ne pas bouger, ni en avant ni en arrière, de lui répéter qu’il ne peut pas faire ça.
C’est nul.
Et puis, je sens derrière moi la fille se fondre dans la masse qui monte en classe. Il ne pourra plus l’atteindre. Je me détourne, quelque chose qui pulse dans la poitrine. Les quatrièmes Dracaufeu m’entourent, les yeux ronds. Flavia, derrière ses grosses lunettes me lance mi-amusée mi-incrédule :
“Monsieur, vous alors vous êtes calme !”
J’ignore si c’est de l’admiration ou de la pitié.
Je n’ai pas envie de savoir. Parce qu’il me reste quatre heures de cours après ça.
Je sais juste que je manque de me mettre à chialer quand, à 17 heures, Benvolio vient me voir pour me demander si on peut rester un peu pour parler de Mary Shelley. Il l’adore et il ne savait pas qu’on en parlerait en français. Il est heureux.