Lundi 13 janvier

Une stratégie, quand tu as un après-midi de quatre heures de cours à la suite, c’est de préparer une évaluation lors de l’une de ces heures, histoire de pouvoir profiter de la tranquillité des élèves penchés sur leurs travaux pour reprendre ton souffle.

Sauf quand il s’agit des quatrièmes Avaltout. Qui sont capables de transformer n’importe quelle heure en annexe du Cirque du Soleil meets le Hellfest.

Reprenons.

– 15h10 : Je descends chercher mes élèves dans la cour. Je constate avec résignation que, comme toujours, les quatrièmes présents à l’appel peuvent se compter sur les doigts d’une main de Simpson. Tandis que mes collègues gagnent leur salle avec leur cheptel presque au complet, je me mets en route, récupérant trois élèves qui zonent devant la Vie Scolaire, deux qui se battent dans les couloirs, quatre qui se cachent derrière un pilier et un dernier qui n’a toujours pas compris que c’est moi qui vais les chercher.

– 15h15 : les retardataires sont presque tous là et, pendant que je sépare Lyon et Shamir qui sont en trains d’émettre des suppositions colorées quant au travail de leurs mamans respectives, j’entends un “Monsieeeeeeuheuheu chsuispasenretaaaaard !”

Déboulant dans le couloir tel un obus, Hilda projette sur le côté quelques petits sixièmes et, à la façon d’Indiana Jones, se glisse par la porte que l’un de ses potes était en train de fermer. Si mes deux mains n’étaient pas occupées par des ados furibards, j’applaudirais.

– 15h16 : Je demande à tout le monde de prendre une feuille et de noter “contrôle” dessus. Chœur de voix indignées. On m’honnit, on me conspue, on me hue, je suis le Seigneur du Mal, l’Hydre de Lerne, et même que je suis vilain.

Pendant que la classe reprend son souffle, j’en profite pour glisser que cette évaluation est quand même un peu prévue depuis une semaine et que je le répète à chaque cours, en plus de l’avoir fait noter sur l’agenda et indiqué sur le cahier de texte en ligne. Rien à faire. J’aurais visiblement dû aussi louer un avion publicitaire pour tracer les parties du cours à réviser dans le ciel.

Je finis par prendre ma grosse voix (je passe de Minnie à Mickey, donc) et assène que c’est comme ça, et que si ça continue, je leur spoile la fin du Agatha Christie que nous sommes en train de lire.

– 15h17 : “Monsieeeeur ? Je peux aller faire pipi ? J’ai oublié d’aller pendant la récré parce que je jouais au foot…”

Je souffle par le nez. Alors certes, je sais qu’interdire d’aller aux toilettes, c’est limite-limite, mais là, l’excuse me semble aussi branlante que la réforme des retraites.

J’accepte cependant, un peu déconcentré par les brâmements d’Aslem, qui vient de se couper avec sa feuille de papier et tartine d’une impressionnante quantité de sang sa feuille de contrôle. On arrête l’hémorragie à grands renforts de mouchoirs et de solution hydro-alcoolique, pendant qu’Hilda secoue vigoureusement Alcina, devenue toute blanche à la vue de l’hémoglobine. “Tu t’évanouis pas ? Hein que tu t’évanouis pas !”

– 15h32 : Je suis perplexe. Dois-je d’abord hurler sur Lorenz, qui est en train de creuser dans le mur avec son compas pour en manger le plâtre, ou sur Ferdinand, qui est en train de jouer avec deux autres potes à pierre feuille ciseaux en pensant que je ne le vois pas ? Dans le doute, je signale qu’une personne ici dans la classe se retrouvera gratifiée d’un appel à la famille à la fin du cours. Dans le doute, tout le monde s’arrête.

J’en profite pour expliquer à Hilda que nous sommes passés en 2020, que oui, ça s’écrit vingt, vingt, mais que c’est en réalité 2000 + 20. Hilda, visiblement peu amie des maths modernes, proteste en disant que c’est pas vrai, que je fais rien qu’à me moquer d’elle et qu’on est encore en 2019, la preuve, ça se saurait si on était en 2020.

Je confisque d’un geste gracieux le portable de Lotte qui le consultait en loucedé pour montrer la date à Hilda. Cela ne semble pas la convaincre, pas plus que les hurlements de Lotte qui me maudit sur huit générations trois quart.

– 15h44 : Je constate avec des envies de reconversion que la plupart des élèves entame laborieusement l’exercice 2 (le 1 consistant à trouver l’infinitif et le groupe de verbes dans des phrases) et m’affirment qu’on n’a jamais vu la voix passive, qui a, mine de rien, occupé l’intégralité des deux heures de cours de vendredi dernier. Sylla me lance un regard plein de compassion. Elle a terminé son contrôle depuis un quart d’heure et bouquine gentiment dans son coin en remplissant sa fiche de lecture d’arabesques délicieuses.

– 16h00 : J’annonce qu’il reste cinq minutes avant la sonnerie. Nouveau chorus de protestations : les exercices sont trop durs, et en plus, lorsqu’on a qu’un stylo bleu pour trois personnes, comme c’est le cas pour le deuxième rang, forcément, on va moins vite. 

Je récupère les copies comme on accueille de grands blessés de guerre, et essaye d’oublier que demain, j’accompagne les quatrièmes Avaltout en sortie scolaire.

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