Mardi 14 janvier

Retour de sortie scolaire. Nous sommes en avance, il reste vingt bonnes minutes avant la fin des cours. Les élèves s’installent dans une salle vide pour compléter un questionnaire sur ce qu’ils ont appris. Comme toujours dans ces moments de flottement, les questions dérivent vers des sujets qui n’ont pas grand-chose à voir avec le thème :

“Monsieur, vous avez visité combien de pays en tout ?
– Hmm, dix je pense.
– Vous êtes déjà allé au Maroc ?
– Oui à Marrakech et Casablanca.
– On a un appartement à Casablanca, avec mes parents.
– Vous aimez l’endroit ?”

Petra fronce le nez. Petra est une gamine plutôt sympathique, parfois un peu peste, dont le pire écart de comportement est de ne retirer son manteau qu’après huit ou neuf demandes.

“Oui… bon, sauf qu’un jour, une dame elle s’est suicidée devant moi.
– Pardon ?
– Elle s’est jetée du balcon. Du coup, j’aime plus trop y aller.
– Ah c’est comme moi !”

Rin coupe la parole à sa copine avec presque enthousiasme.

“Une fois, là où habite mon père, j’ai vu un vieux qui se faisait tabasser par des types. Ils l’ont tué, il bougeait plus et tout !
– Comme ce qui est arrivé à mon cousin !”

Je reste bouche bée, tant devant la teneur des propos que la candeur avec laquelle ils sont tenus. Bien entendu, un premier réflexe d’enseignant m’amène à me méfier de cette série de révélations, mais les gamines ne sont pas dans la surenchères : elles comparent des souvenirs. J’ai tendance à croire que sur trois, deux ont toute chance d’être vraies.
Et elles en parlent avec le plus grand naturel. Ce moment s’est cristallisé dans leur évolution, et, pour le moment, n’a pas étendu de ramifications visibles dans leur personnalité.

Combien sont-ils, quel que soit leur âge ou leur milieu, à avoir vécu des trucs aussi, voir plus violents ? Et comment le gèrent-ils ? Est-ce le lot de tout les êtres humains ?

Je sais que je ne suis pas là dans mon rôle d’enseignant. Que ce moment n’était pas vraiment du cours, que je vais devoir le mettre à distance, tout en portant, désormais, un nouveau regard, un brin de vigilance sur ces mômes.

Que pouvons-nous faire ?

Laisser un commentaire