
La mobilisation contre la réforme des retraites a eu cet amusant effet secondaire qu’elle a fait ressortir un tombereau de clichés sur les différents corps de métier, à peu près aussi crédibles que l’existence du Père Noël ou un procès possible de Carlos Ghosn. Entre les conducteurs de train qui prennent leur retraite au sixième mois de grossesse de la mère et les avocats qui travaillent huit minutes par semaine, à peu près tout est passé par les plateaux de grandes chaînes de télévision.
Bien entendu, les enseignants n’y ont pas échappé.
Entre les grands classiques “ils touchent 5000 euros en fin de carrière”, “ils ont des avantages en nature” (oui, on a le droit à une plastifieuse gratuite tous les ans !) ou encore “ils ont quatorze mois de vacances par an.” nous avons également pas mal entendu : “de toutes façons, les profs, dès qu’il y a une réforme, ils sont contre.”
Mes chers amis. Mes doux, mes purs, mes naïfs amis.
Vous n’avez pas idée. Si nous nous opposions à toutes les réformes qui nous pleuvent sur la tête, il faudrait ralentir la planète pour créer un jour spécial par semaine qui serait dédié à la protestation.
Histoire de vous donner un aperçu de ce que nous vivons, et de vous éviter l’AVC, je vais vous faire une petite sélections des changements qui sont advenus depuis que je suis entré dans le boulot, soit il y a onze ans.
– J’ai fait mes classes dans un IUFM (Institut de Formation des Maîtres), qui sont, depuis devenus les ESPE (Ecole Supérieur du professorat et de l’éducation) puis l’INSPE (Instituts Nationaux Supérieurs du Professorat et de l’éducation). Au-delà des sigles, les jeunes profs ont, d’une année sur l’autre, vécus des formations totalement différentes : certains ont eu des cours en fac, d’autres dans des écoles. Certains ont fait des stages devant des élèves, d’autre jamais avant d’enseigner (je vous jure). Certains ont eu deux ans de stage, d’autre un seul. Certains ont dû passer un diplôme en sciences de l’éducation, d’autre non. Et vous mixez ces différents critères selon les différentes élections.
– Les programmes scolaires. Ils changent en moyenne tous les quatre ans, ce qui est déjà beaucoup. Mais là, étant donné que les élections ont eu lieu en 2018 et que les programmes avaient changé en 2016, eh bien Jean-Michel Blanquer a décidé de faire pipi dans les coins pour montrer qu’il était le chef, et de changer à nouveau les règles du jeu. Notamment en supprimant des changements auxquels nous venions à peine de nous adapter (la fameuse réforme du collège de 2016 de Vallaut-Belkacelm, qui avait fait beaucoup de bruit à l’époque.)
Alors autant je suis contre la routine et les enseignants qui font le même cours depuis quinze ans. Autant, changer les programmes, les manuels (coucou le désastre écologique !) et les exigences à chaque fois que le Ministre de l’Éducation veut se faire bien voir, c’est limite. Aujourd’hui, de jeunes collègues n’ont pas la moindre idée de ce que sont des EPI et des AP, alors que c’était le truc qui séparait les profs tendance des dinosaures de la pédagogie. Parfois, j’ai l’impression que l’Éducation Nationale a été rachetée par Vogue et qu’on doit présenter une nouvelle collection à chaque saison.
– Les multiples réformes du BAC, du DNB, les tests en primaire : on réforme les programmes, pourquoi ne pas non plus changer sans arrêt les examens ? En 11 ans, le brevet des collèges a connu trois avatars différents. On rajoute des épreuves, on en retire, on compte sur 40, sur 100, sur 800 (véridique), sous prétexte que ce sera plus complet, plus précis… Et qu’on final, on se contente de vérifier si le môme a la moyenne.
– L’organisation en interne dans l’établissement : si un jour je quitte le métier d’enseignant, j’envisage de me reconvertir dans le droit. D’une année à l’autre, les étapes pour préparer des voyages scolaires, commander des bouquins ou des siphons de douche changent et font s’arracher leurs cheveux aux gestionnaires, CPE et profs.
Et ce n’est qu’une infime partie de l’iceberg. Nous évoluons dans une sorte de grand Monopoly dans lequel on changer les règles à chaque tour de plateau ou presque. Et les personnels d’éducation sont en général consciencieux. Ils s’adaptent. Le mieux possible.
Et parfois, ils se demandent si on ne fout pas un peu d’eux, si ces changements ont vraiment un intérêt. Ils vont même jusqu’à protester.
Parce qu’on aimerait bien que ce soit autre chose qu’un grand Monopoly, qui prépare l’avenir de futurs citoyens.