
Je n’arrive pas à atteindre les troisièmes Etourvol.
C’est un comble, mais cette classe, qui est peut-être l’une
des moins agitées du bahut, me met dans une difficulté monstre, par son
silence. En onze ans, je n’ai jamais rencontré classe aussi passive. J’ai parfois
l’impression que je pourrais me mettre à poil sur le bureau et danser, que leur
inertie resterait aussi puissante. La preuve, je le leur ai dit et je n’ai pas
eu le droit à une seule réaction.
La Troisième Etourvol est une sorte de monolithe de 2001
Odyssée de l’Espace en encore plus immobile.
Et bien entendu, cette passivité s’accompagne d’une absence
de travail absolu. J’ai tenté toutes mes activités à grand succès :
lectures chasses au trésor, jeux théâtraux, débats… Ils ne préparent rien, ne
font rien. Quand, après un mois et demi d’étude sur l’autobiographie, je
demande à quel genre de texte appartient le quinzième extrait du corpus, Dagga
hausse les épaules avec dédain, tandis que je mords violemment la table pour ne
pas crier.
Et puis arrive le jour du procès.
Pas un vrai procès, hein. On met en scène le procès possible
de Susan Calvin, l’héroïne d’Asimov, pour le meurtre du « Robot qui rêvait »,
dans la nouvelle. Une façon de les initier à l’argumentation et de pratiquer un
peu de théâtre.
Comme prévu, personne n’a rien prévu, malgré les fiches de
personnages que j’ai mis un temps fou à préparer. Les avocats ont à peine une
ligne et demie de plaidoirie, le juge ne sait absolument pas sur quoi porte le
procès et les huissiers se balancent des insultes.
En général, à ce moment-là, je sens que ça va être du caca
et je les engueule, annulant le projet et le remplaçant par un questionnaire
bien indigeste des familles.
Pas cette fois. Par lassitude ou intuition, je décrète que
nous allons procéder à une répétition générale pour qu’ils voient comment ça se
déroule.
Et ils voient.
Ils se voient commettre un truc innommable. Ils se regardent
bafouiller, ne pas savoir que dire, que faire. J’ai rarement vu un désastre
pareil, à tel point qu’ils s’en rendent compte.
Surtout Seifer.
Seifer est un môme que j’adore, mais avec lequel je n’arrive
à rien. Je suis son prof depuis l’année dernière. Je sais qu’il est hyper
intelligent. Ses interventions en un an et demi se comptent sur les doigts d’une
main mais elles sont toujours d’une pertinence exceptionnelle. Il a eu 20/100
au brevet blanc, dont 8 points sur 10 à la dictée, ce qui doit être le meilleur
score de tout le collège. Le reste de l’épreuve il a dormi.
Seifer regarde le chaos autour de lui. D’abord en rigolant.
Et puis quelque chose change sur son visage. Qui perd un peu de l’espèce de
morgue satisfaite qui le fige en permanence.
« Mais tu peux pas laisser parler tout le monde comme
ça ! lance-t-il à la juge. Gère la parole ! »
Et le voilà qui lance quelques conseils qui sont autant d’ordres.
Qu’il réprimande l’huissier à sa troisième vanne salace. Lève sa grande
carcasse pour corriger le plan de la salle. Et ses interventions,
habituellement accueillies avec le lourd sarcasme qui enrobe toutes les
interactions entre élèves de cette classe, sont reçues avec docilité, et presque
reconnaissance.
Ils se sont tous vus très très laids. Et sont heureux de se
trouver un peu embellis. Par un môme dont je comprends désormais le vague attachement
que j’éprouve envers lui : il ne supporte pas quand c’est laid.
C’est un vrai pouvoir magique.