
Je suis en train de discuter avec Yel. Yel est un grand échalas à la figure placide, que je n’ai pas encore réussi à cerner. Certains cours, il semble parfaitement piger ce que je leur demande de faire. D’autres fois, j’ai la sensation que ses lacunes nécessiteraient que je reprenne le programme de français depuis le CP.
Et puis de temps en temps, il va faire une connerie. Un truc nul. Tirer les cheveux de sa voisine de devant, balancer un stylo à travers la classe. Comme ça. Sans raison.
Là, il a volontairement fait tomber le cahier d’une camarade. Je suis en train de discuter avec lui, tentant à nouveau de comprendre ce mystère tellement commun, le comportement d’un adolescent.
Riwan se glisse par la porte.
“Bonjour monsieur !
– Riwan, rangez-vous à l’extérieur avec votre classe, Yel et moi sommes en train de discuter.
– Discuter de quoi ?”
Enfer et damnation, j’avais oublié qu’il ne faut JAMAIS donner un renseignement à Riwan qui veut tout le temps tout savoir, à commencer par les prénoms de ses professeurs, la marque de leur voiture et s’ils sont mariés ou pas. (Ramsès, une Clio, non, me concernant. La curiosité de Riwan n’a d’égale que l’inefficacité de ses investigations et sa naïveté).
Je ne peux pas gérer deux entretiens à la fois.
“Riwan, sortez. Maintenant.”
Protestant qu’il posait juste une question, le gamin tourne les talons et se dissimule, très mal, derrière la porte pour suivre la suite de notre échange. Vu le barouf qui règne dans le couloir, je peux continuer à parler sans crainte. Comme à l’accoutumée, Yel me regarde l’air de ne pas comprendre ce qu’il se passe. Et comme je ne dispose que de ces foutues cinq minutes d’interclasse, je dois couper court à l’entretien et lui rend son carnet de correspondance.
“Pourquoi vous lui avez pas mis un mot ?”
Riwan entre avec le reste de sa classe de troisième. Je suis encore perdu dans mes pensées et l’énigme de Yel, je ne réfléchis pas à ma réponse.
“Parce que c’est un bon garçon.
– Et moi ? Est-ce que je suis un bon garçon ?”
Je lève les yeux sur ce môme, que, depuis trois ans, je sais incapable de second degré. Là où d’autres manient le sarcasme et le cynisme avec plus ou moins de délicatesse et de bonheur, lui n’y arrive pas. Ses transgressions sont toujours transparentes.
“Qu’est-ce que c’est que cette question ?
– Ah ouais, moi je peux pas savoir ? Genre lui il peut savoir et pas moi ?”
Je secoue la tête. Encore une de ces situations improbables que je dois gérer en quelques secondes parce que la classe s’installe et qu’il y a vingt-deux autres gamins dont il faut s’occuper. Alors je réponds juste :
“Oui. Vous êtes aussi un bon garçon.”
Riwan a un immense sourire. S’assoit, avant d’essayer, laborieusement, de comprendre la première consigne du travail de la journée.