Mardi 25 février

J’aime à croire que tout le monde à quelque chose qui lui donne de la force. Une personne, une parole, une chanson.

Moi, c’est un mouvement.

A la fin de l’anime “Utena, la fillette révolutionnaire”, l’héroïne éponyme est à terre. Vaincue. Elle a perdu, il n’y a aucun doute, aucun refuge. Et, malgré cela, elle se relève. Au mépris de toute logique, de tout possible. Le poing cogne contre la pierre blanche, on devine que c’est très douloureux, et malgré tout elle le fait.

Quand je n’y arrive plus, vraiment plus, j’invoque cette image.

Et aujourd’hui je l’invoque, encore, et encore, et encore.

Aujourd’hui commence une journée de récompenses. Je rencontre A. A. est une ancienne élève, de la première classe que j’ai eue en arrivant à Ylisse. Elle est désormais stagiaire en Arts Plastiques et son sourire rayonnant, sa voix et son air sérieux illuminent désormais la salle des profs. A. a réussi malgré tout un tas d’embûches et c’est normal. Elle a beaucoup donné pour arriver là.

Aujourd’hui, je rends leurs devoirs communs aux quatrièmes Dracaufeu : les notes sont bonnes. Mieux que bonnes, solides. Ils ont réussit là où ils avaient révisé. Ils ont échoué là où je leur avais signalé que leurs révisions étaient bancales. C’est cohérent.

Et puis à midi j’apprends, un peu comme ça, un peu par hasard, qu’un conseil de discipline est annulé. Ce conseil de discipline, c’était celui d’un môme qui m’avait hurlé dessus comme un streamer grincheux sur une déconnexion intempestive de League of Legends. Depuis un mois, on annonçait que ce conseil de discipline aurait lieu. J’avais été mis au courant, l’élève aussi, sa famille également. Et puis, finalement, non. Trop tard. On ne va pas risquer son orientation. En plus les procédures ont pris trop de temps, donc on laisse tomber.

Je m’assois. Et ça m’atteint.

Ça ne m’atteint pas parce qu’il ne sera pas puni ; ça ne m’atteint pas parce que je voulais qu’il dégage ou parce que, quand je le croise dans les couloirs, il est mort de rire.

Ça m’atteint parce que ça n’est pas cohérent. Un acte grave est arrivé, on ne hurle pas sur un adulte, un enseignant, qui, de plus, vous a juste dit d’arrêter de poursuivre une camarade. Et si on le fait, alors c’est grave, et on est pris en charge par l’instance qui s’occupe des cas graves. Point. Ce qui arrive après dépend des personnes présentes, mais ce qui importe, c’est qu’il y a un cadre. Logique. Quand on a quatorze ans, c’est important. Les sanctions ne s’évaporent pas magiquement, dans la vie.

Je sais que c’est utopique. Mais j’ai le vertige. Cette envie de stabilité, d’équilibre, j’ai, tout le reste de la journée, la sensation qu’elle n’existe que dans ma tête. En fait, il n’y a que quelques collègues et moi qui y croient. En vérité, une décision peut être effacée, comme ça. Est-ce pour ce système-là que je me bats, que l’on m’enjoint de me comporter en fonctionnaire “éthique et responsable” ? 

Tandis que je me faisais hurler dessus, il y a un mois, ma seule pensée était “reste intègre, reste droit, montre-lui qu’il y a une réponse rationnelle à cet acte.”

Et en fait, il n’y en n’a pas.

Je fais le reste de mes cours en pilote automatique. Je fais le clown devant les quatrièmes pour leur présenter le théâtre. Ils rigolent en entendantt le nom de “Monsieur Frère du Roi.”

Dernière heure. J’accueille les troisièmes Glee. Arès et Benvolio n’entrent pas tout de suite. Ils attendent devant la porte, chose, qui n’arrive absolument jamais, depuis trois ans que je suis leur prof.

“Monsieur, ça va ?
– Oui.
– Vous êtes sûr ?”

C’est aussi une récompense, de voir cette intelligence, cette empathie et cette discrétion dans leurs regards. J’aimerais leur sourire pour les en remercier. Je ne le fais pas.

Sinon, je me mettrais à chialer.

Mentalement, il ne me reste plus qu’à taper, taper, taper encore sur la pierre blanche. C’est pas grave, c’est juste un moment de moins bien. C’est pas si grave, tu vas te relever.

Tape, tape, tape, tape.

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