
Je ressors toujours de mes séances en troisième Etourvol épuisé. Ils ne sont ni désagréables, ni bordéliques, ni irrespectueux.
Ils sont inertes. Dans l’ensemble des cours. Rien ne semble les motiver, de quelque façon que ce soit. Cours magistraux, travaux de groupe, projets, évaluations, bouquins, films, BD… tout s’enfonce dans une molle indifférence.
Et au milieu de tout ça, il y a Olivia.
Olivia était déjà là l’année dernière, elle se coltine donc une année de redoublement avec Monsieur Samovar. Je me suis efforcé à changer en grande partie mon cours pour qu’elle n’ait pas à décéder d’ennui pour ce second passage, mais certains passage sont des incontournables.
Comme ce passage d’Antigone.
“Du coup, quelqu’un a-t-il une idée ce que veut dire Antigone quand elle propose cette phrase : “C’est beau, un jardin qui ne pense pas encore aux hommes ?” Parce que personnellement, j’ai bien quelques interprétations, mais rien qui ne m’a jamais convaincu.”
C’est la vérité. Cette phrase reste pour moi un mystère. Et elle a toutes les chances de le rester aujourd’hui. Le silence gêné qui s’étend me laisse aller aux clichés : Bernadetta va finir par lever la main et proposera la classique interprétation d’une recherche de tranquillité et…
“Le jardin, c’est elle.
– Pardon ?”
Je cherche d’où vient la voix. Olivia a relevé la tête et a déployé sa carcasse de lycéenne – elle devrait être en seconde, c’est la première fois que j’en prends vraiment conscience – et nous fixe, consciente de l’effet qu’elle produit sur ses camarades et son prof. Il est rarissime qu’elle participe.
“Ben quand elle est partie enterrer son frère, il y a eu un moment où elle était tranquille. Elle n’était pas obligée d’être elle. Elle pouvait juste être une fille, qui doit pas s’occuper des hommes.
– Parce que c’est ça le rôle des filles ?
– Dans ce roman oui. Elle termine des trucs commencé par des hommes. Moi je pense qu’elle aurait été beaucoup plus belle, si elle avait pas eut tout ça à faire. Du coup c’est ça, le truc du jardin.”
Je secoue légèrement la tête. J’ignore si je viens d’assister à un éveil brutal ou une seule et unique fusée, qui a embrasé le ciel.
“Olivia, qu’est-ce que vous faite depuis le début de l’année.
– Bah j’attendais ce moment-là monsieur.”
On vivrait dans un monde parfait, ce serait terriblement beau, d’attendre un an, qu’Antigone revienne à la maison.