
“C’est trop français, ce texte !”
Cette phrase a gagné en popularité depuis deux ou trois ans. Quand le vocabulaire résiste un peu aux élèves, quand la syntaxe est alambiquée, c’est devenu un talisman. C’est trop français.
Et comme toutes les phrases qui se martèlent dans la classe, je tente de prendre un peu de temps pour les creuser. Je reprends donc Ashe de volée, qui vient juste de balancer ce verdict devant le monologue de Rodrigue. (que la classe refuse d’appeler autrement que Rodriguez, par loyauté envers le prof d’espagnol)
“Qu’est-ce que vous voulez dire, quand vous dites ça ?
– Ben, c’est du beau français. Comme tout le monde parle pas.
– Mais justement. C’est une langue qui appartient à tout le monde. Le cours sert à ça, à pouvoir utiliser cette langue, qui est à nous.
– Moi c’est pas ma langue, je suis algérien, monsieur !“
J’évite de me lancer dans la question des papiers d’identité, qui, à Ylisse, peut souvent se révéler délicate.
“Ah. Donc vous parlez et écrivez l’arabe ?
– Euh… Non. C’est mes parents surtout. Moi je le parle vite fait…
– Désolé, j’ai un peu de mal à comprendre. Vous maîtrisez le français mieux que l’arabe, non ?
– Oui, mais vite fait quoi… Je connais pas tous vos, mots, là, en français.
– Mais alors, du coup, c’est quoi, votre langue ?”
Il me regarde, ainsi que la moitié des quatrièmes Avaltout qui suivent le cours, les autres étant plus occupés à dissimuler leurs pailles de Caprisun (on vous voit, les élèves), ou à tenter de sortir discrètement leurs portables de leurs poches (on vous voit aussi).
“Vous êtes comme mon grand-père, au bled ! Il dit que je suis français, alors que moi, je lui dis que je suis algérien ! Et il dit que je suis pas algérien ! C’est énervant !
– Mais piiiire, enchaîne Dorothea. Ma mère elle me dit ça aussi, que mon pays c’est la France. Mais quand je suis née, personne parlait français à la maison ! Et après, on nous dit qu’on n’est pas ci ou pas ça, ça m’énerve !”
Il sera difficile de revenir sur l’activité que j’avais prévue après ça. Mais je ne baisse pas les bras. Les mots de Corneille aideront peut-être ces mômes à bâtir un peu plus leur identité… Celle qui ne va pas toujours de soi.