Mercredi 11 mars

Je déteste appeler les parents d’élèves.

Je déteste ça parce que je ne suis pas à l’aise au téléphone. Du coup je bafouille, je glousse, je m’excuse, ce qui cadre moyennement avec l’image de prof respectable, sûr de lui et précis, à qui on souhaite confier ses mômes.

Je déteste ça parce que j’ai toujours peur de déranger, et que vu qu’une partie non négligeable des parents d’Ylisse travaillent en soirée, ou même de nuit, j’aimerais autant éviter de les réveiller avant leurs magnifiques trajets jusqu’à la Défense pour nettoyer les bureaux d’employés en costumes.

Mais il faut ce qu’il faut : les deux tiers des quatrièmes Avaltout se sont amusés à égarer leur convocation à la remise des bulletins du premier trimestre, leur dernier cours de maths a consisté entre un curieux mélange entre MMA et gravure au compas sur le bois des tables, le tout saupoudré d’insultes à peine voilées au prof.

Je me lance donc dans la liste : je sais que ce sera laborieux.

Il y la maman de Laya, qui ne parle pas français. Du coup, elle va faire venir Laya elle-même au téléphone, pour fixer elle-même l’heure de sa remise de bulletins. Laya a l’habitude, elle remplit souvent les papiers administratifs, et je l’entends se reprendre sur l’horaire, vu quelle doit également accompagner son père à un rendez-vous administratif.

Il y a les parents de Myau, qui m’explique qu’ils s’apprêtent à partir jusqu’au 27 mars, et ne seront pas disponibles avant. Quand je leur demande qui s’occupera de leur fils, ils me répondent que ce sera son grand frère. Grand frère que j’ai également eu en classe, il y a deux ans.

Il y a la mère de Padmé, qui me reprochera tout, durant les cinq minutes que durent l’entretien. Comme c’est le cas depuis notre première rencontre. Padmé n’a pas vraiment de difficultés scolaires, ni même de mauvais résultats ou de sanctions depuis le début de l’année. C’est un grand mystère : je ne comprends pas ce que sa maman me reproche depuis six mois. Et Padmé, interrogée sur le sujet, non plus.

Il y a le papa de Ryka. J’ignorais qu’il y avait un papa de Ryka, elle nous disait qu’il habitait très loin, son numéro ne répondait pas. Je tombe sur un monsieur charmant mais un peu embêté, qui me supplie presque de raccrocher et de plutôt rappeler sa femme : “je ne suis pas très doué avec l’éducation, ça ne me plaît pas.” J’arrive à mobiliser mes quelques atomes d’autorité pour exiger que ce soit lui qui vienne à la remise des bulletins, la maman de Ryka parlant très difficilement français.

Il y a la mère de Line, qui m’accueille avec un grand rire chaleureux, s’inquiétant de la réussite de sa fille, de l’ambiance de classe qu’elle sait très compliquée. Nous parlons un moment, elle conclut par un soupir : “Est-ce que c’est la commune, vous pensez, Monsieur Samovar ? Où est-ce que c’est partout pareil, cette difficulté à apprendre à nos enfants ?”

C’était la vingt-sixième sur ma liste, j’étais fatigué. Je lui ai dit qu’on en parlerait, dans une semaine, à la remise des bulletins, et j’ai raccroché.

Laisser un commentaire