
Lelio est chaotique et beau. Ce sont les deux traits les plus caractéristiques de sa personnalité. Depuis le début de l’année, il a été, dans la quatrième Avaltout, à l’origine d’un nombre d’histoires et de bastons assez incroyables. Comme tous les autres, profs, CPE, Psy de l’Education Nationale et surveillants ont cherché à l’aider.
Sans grand résultat.
Vaguement, nous avons réussi à déterminer qu’il aime construire et réparer. Les appareils électroménagers, les ordinateurs, les instruments de musique. Quelques stages, par ci par là, qui lui ont permis de se mettre à distance de la classe, chose bénéfique pour lui et pour ses camarades. Un peu moins de violence et de coups.
Mais pas énormément de changement dans l’attitude.
Alors j’ai essayé un nouveau truc.
Je lui donne des exercices de plus en plus difficiles. J’adapte mon langage, lui parlant de façon de plus en plus précise. Adulte. J’exige de lui qu’il me rende des travaux plus propres. Lelio me les rend. Je brise ce lien-là, il se remet à déconner.
“Vous savez qui vous êtes, Lelio ?”
Nous sommes en sortie scolaire. Thème : l’orientation, et les métiers de la restauration. Je lui ai demandé d’aller interroger un traiteur, venu parler de son métier, et de me pondre un compte-rendu détaillé. Il lève un regard interrogateur vers moi. D’habitude, j’évite ce genre de phrases, essentialisantes. Mais, avec beaucoup de prétention, je me dis que je viens d’avoir une intuition et que c’est peut-être ce qu’il a besoin d’entendre.
“Je suis qui ?
– Le Joker.
– Le Joker ?
– Pas celui du film. Celui des cartes.”
Il m’écoute, très attentivement. Il éloigne d’un geste Elphaba, qui lui rapporte un ragot dont il est habituellement friand.
“Vous savez ce qu’il a de spécial, le Joker ?
– Il n’y en n’a qu’un ?
– C’est plus compliqué. C’est sa valeur. Sa valeur dépend toujours de la carte qui a été jouée avant, ou à côté. Elle est faible avec des cartes faibles, mais jouée avec des cartes puissantes…”
Lelio réfléchit un instant. Ne sourit pas, mais hoche doucement la tête.
Et, durant tout le trajet du retour, se tiendra avec ces mômes, il y en a cinq, trois filles et deux garçons, qui semblent un peu à l’écart de la folie furieuse de la quatrième Avaltout.
Comme toujours quand je raconte une histoire, je me suis un peu arrangé avec la vérité.
En vrai, ce qu’il a de spécial, le Joker, le Fou, Le Mat, Loki, le Trompeur, c’est son potentiel illimité.