Lundi 23 mars

Tandis que je suis en train d’aligner comme je peux un petit “g” pour “erreur de grammaire” à l’aide du logiciel Paint, quelque chose en moi explose à la fois de rire et de colère.

Nous sommes, nous les enseignants, à des années-lumières de ce que vivent les personnels soignants (notamment eu égard au fait que je peux bosser à l’abri de mon luxueux 35m², en sirotant des hectolitres de thé et que je ne risque pas ma vie durant des journée de 20 heures), mais il y a un fragment de leur colère que je peux capter : celle des félicitations vides de notre hiérarchie.

Je refuse de dire que nous faisons œuvre exemplaire, que grâce à nous, le système scolaire français fonctionne bien et que, pire, il y a là quelque chose de capital qui se joue dans notre façon d’éduquer. Il n’y a qu’une vérité : nous bricolons. Tous. Avec des outils mal bités, officiels, officieux ou carrément interdits.
Nous essayons de nous coordonner comme nous pouvons, pour protéger les mômes, et leur faire croire que tout cela, à défaut d’être normal, est sous contrôle. Que des adultes ont en main le plan auquel il a suffit de passer pour gérer ce lent enfermement.

Bien sûr que beaucoup d’entre nous, dans le domaine de l’Éducation, sont des héros : cherchant à recréer des classes et de vrais apprentissages pour les élèves. Bien sûr que, dans l’équipe d’Ylisse, j’hallucine de voir tant d’énergie et de volonté à faire tourner ce collège, déjà si compliqué en temps “normal”.
Mais c’est là œuvre d’individus. De personnes particulières qui prennent sur elles les dysfonctionnements d’une institution malade. C’est le cas chaque jour, depuis que j’ai début dans ce métier, et les circonstances ne font que le mettre en exergue. Et je rage de voir que, plutôt que de reconnaître le problème, nos responsables se tapent dans le dos, frappent dans les mains et gerbent des fleurs virtuelles sur ceux à qui on demande, en temps normal, de baisser le regard et l’échine.

Je me casse le regard à écrire un petit G, police 18, format Calibri, sur une photo de dictée prise par le portable de la grande sœur de cet élève. Je me demande si cela dit quelque chose sur notre époque, sur cette pandémie, sur notre système éducatif.

Je sais juste que, malgré ce que je laisse à croire à mes élèves, avec qui je ris et plaisante bien plus souvent que d’habitude, cela n’est pas normal.

Et j’aimerais juste, juste qu’on l’admette.

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