Mardi 31 mars

Retrouver sa posture de prof, durant cette isolation, c’est aussi, de façon surprenante, réapprendre à mettre de la distance.

Mettre de la distance par rapport à Rosalinde, le genre d’élève qui veut tout le temps, tout le temps, tout le temps participer, et peu importe que son intervention fasse où non avancer le schmilblik. Au point qu’elle tente de contourner toutes les règles nouvellement établies (”Ah non mais moi, si je coupe mon micro, ça fait bugger tout mon ordinateur !”) ou pose des questions assez limites (”Monsieur, vous mettez la caméra, qu’on voit votre bureau ?”).

C’est aussi réapprendre la dose de familiarité qu’on peut se permettre avec les élèves. Comme Benvolio, que j’aime profondément depuis son entrée en sixième. Et qui, au quotidien, parvient tout à fait à se montrer respectueux tout en se permettant parfois quelques sourires complices ou de petites références à l’univers geek que nous partageons. Comment se positionner sur des trucs aussi bêtes qu’un smiley Son Goku qu’il va glisser dans le chat sur lequel nous débattons de Marianne Cohn, même s’il arrive à un moment parfaitement approprié et très drôle ?

Drôle de sentiment, que je pourrais résumer par le titre d’un film : J’ai perdu mon corps.

Cette enveloppe que je trimballe depuis trente-sept ans, que j’ai tellement eu de mal à habiter, à imposer aux élèves sans me sentir ridicule me manque. Plus de gestes dont habiller ce que je tente de leur transmettre, plus d’expression à lire dans leurs yeux quand ils manipulent et construisent les mots et les images.

Nous enseignons comme nous vivons actuellement. Fantômes.

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